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Europe
L'urgence de repenser l'immigration
Stéphane Baele et Thibaut Slingeneyer
Mis en ligne le 30/06/2008
Respectivement du Centre d'Etudes des Crises et Conflits Internationaux - UCL et de l'Ecole de Criminologie - UCL
La semaine dernière, le ministre français Brice Hortefeux, responsable de l'immigration, de l'intégration et de l'identité nationale, a convié une centaine de journalistes pour leur communiquer sa satisfaction quant aux résultats de sa politique d'immigration. Il s'est félicité d'avoir augmenté de manière spectaculaire le nombre d'expulsion d'illégaux, d'avoir fait chuter l'immigration par regroupement familial, et de constater un nombre décroissant de demandes d'asile.
Cette même semaine, le Parlement européen a adopté la fameuse directive "retour", au centre d'une controverse relativement importante (voir la pétition parue dans ces pages le 18 juin). Elle fixe les procédures et les standards minimaux communs structurant l'éloignement des étrangers en séjour illégal dans l'espace européen.
Ces deux événements doivent être compris ensemble, et confirment la présence en Europe d'une certaine manière de penser l'immigration et la société en général. Cette conception, reflétée par ces deux nouveaux épisodes et par bien d'autres plus significatifs (comme par exemple l'adoption du "Programme de La Haye") est malheureusement fortement contestable de plusieurs points de vue.
Tant les mesures prises par M. Hortefeux que celles décidées au niveau européen depuis quelque temps déjà, participent à l'instauration d'une norme, d'un paradigme dans la manière de voir les migrations. Au vu des changements globaux récents en termes de déplacements et de possibilités de déplacement, il est bien sûr légitime et nécessaire de fournir un cadre législatif cohérent et complet en la matière, et de lui donner une dimension européenne. Plutôt que de contester la présence d'une politique migratoire au niveau européen, il s'agit de montrer que c'est la cohérence liant les différents projets actuellement en cours en Europe qui pose problème. Or, cette manière de penser l'immigration, autrefois voilée, semble de plus en plus explicite et décomplexée : c'est l'enseignement de cette semaine.
On relève deux caractéristiques principales de ce paradigme :
- Ces politiques sont utilitaristes. Non pas dans le sens traditionnel de la recherche objective du bien-être du plus grand nombre de personnes, mais bien dans un sens communautaire de la maximisation du bien-être d'une population donnée, sans grand regard vis-à-vis des autres. Le sens des politiques actuelles est clair et tout aussi nettement avoué : accepter ceux dont on a besoin et refuser ceux qui ne sont pas désirables.
- Les migrations y sont traitées comme un problème sécuritaire, susceptible de troubler l'ordre public et la cohésion sociale, tout en étant assimilées à la criminalité transfrontalière. Dans la pratique, un tel discours se traduit par un renforcement des frontières extérieures de l'Union, à présent surveillées et sécurisées de manière parfois militaire.
En quoi ces caractéristiques, ces politiques sont-elles problématiques ?
1)Elles résultent d'une représentation erronée, exagérée de l'amplitude du phénomène migratoire qui est dès lors lu comme une menace ou un problème. Aujourd'hui, une majorité écrasante des personnes déplacées se trouve dans des pays en voie de développement; il est certain que "tout le monde" ne viendra jamais submerger le territoire européen.
2) Ces politiques participent à l'instauration d'une lecture sécuritaire de l'étranger, d'un amalgame entre illégaux et criminels. L'expulsion et la détention de personnes n'ayant commis d'autres faits que d'être là en sont devenus des processus normaux alors qu'il ne s'agit à l'évidence que d'options parmi d'autres possibilités plus respectueuses des individus et particulièrement des enfants.
3) Elles sont minées d'incohérences : on présuppose à tort une société uniforme à laquelle l'immigré doit de se conformer, on encourage la libre circulation de certaines personnes mais non d'autres pour des motifs flous, on admet sans question la légitimité de l'Etat ou de l'UE à réguler l'immigration, on reconnaît le droit de partir de son pays mais pas d'entrer dans un autre, etc.
4) Ces politiques violent plusieurs principes de base de justice sociale. Par exemple, le fait que le critère d'admission n'est plus le besoin du migrant mais celui de la société qui l'accueille, entraîne un préjudice bien plus grand pour le migrant que le gain de bien-être (discutable) de la société.
5)Le renforcement des frontières et la criminalisation de l'arrivée illégale entraînent des conséquences graves tant sur les sociétés des pays voisins de l'Europe que sur l'intégrité physique des migrants, dont on ne compte plus le nombre de décès dus à la sécurisation de nos frontières. Couplées à l'externalisation des procédures de contrôle, elles induisent en outre une violation du droit d'asile.
En bref, il ressort que les politiques de migration actuellement poursuivies en Europe, dont les deux événements de cette semaine sont autant d'exemples paradigmatiques, présentent un "trend" aux traits contestables. Basées sur une conception biaisée de l'ampleur des migrations, non-éthiques et injustes, dangereuses et dommageables, égoïstes voire procédant d'un racisme d'état dans le sens que ce terme revêt chez le philosophe Michel Foucault, elles participent d'une logique qu'il s'agit de court-circuiter en en montrant les incohérences et les résultats. Ceci doit être fait aujourd'hui, à l'heure où ces discours s'avouent ouvertement, et prêtent dès lors le flanc à la critique. Sans entériner la version naïve d'une ouverture totale à court terme, notre politique doit cesser d'être un bricolage utilitariste contraint par une inquiétude sécuritaire exagérée; elle doit s'ouvrir à d'autres types de classification entre les personnes que celles qui permettent aujourd'hui aux privilégiés de circuler tandis que ceux qui en ont le plus besoin subissent d'infinies tracasseries et blocages pouvant conduire dans de nombreux cas à la mort - que celle-ci soit infligée directement ou indirectement importe peu. Nous devons aujourd'hui faire face à notre peur primaire de l'étranger, du différent, et repenser à leurs racines nos politiques migratoires.
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