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Université et religion
Pourquoi en finir avec le "C"
Jean BRICMONT
Mis en ligne le 29/10/2008
Professeur à l'UCL
Supposons que le directeur d’une grande entreprise décide que, dorénavant, ses employés devront adhérer à une philosophie particulière. Il est probable que tout le monde trouverait cela très bizarre. Mais, quand il s’agit d’un des endroits où la pensée devrait être la plus libre, l’université, on trouve normal qu’elle puisse porter le nom d’une religion donnée. Bien sûr, on me répondra que personne, à l’UCL, n’est obligé d’adhérer à quelque croyance que ce soit. De nos jours, mettons ; mais alors, que veut dire le "C"?
La question fondamentale qui se pose est celle de la signification de l’adjectif catholique dans le nom d’une université pour la partie nombreuse (et croissante) du personnel et des étudiants qui ne sont pas catholiques. C’est bien plus important que la question des "parts de marché" (est-ce que le nom fait fuir les étudiants musulmans ou les visiteurs étrangers laïcs?) dans laquelle certains veulent enfermer le débat. Ceux qui souhaitent maintenir le "C" nous parlent de "valeurs chrétiennes" (voir http://www.uclouvainquelavenir.be/). Mais ils savent très bien que ce mot a un sens différent pour le pape, le chanoine Houtart ou Sarah Palin. En gros, il y a deux sortes de valeurs chrétiennes. Celles qui sont spécifiques aux religieux, comme la prohibition de l’avortement et de la contraception, et celles qui sont plus largement partagées, comme, mettons, la démocratie ou la "défense des plus faibles".
Il ne faut pas faire comme si les incroyants étaient incapables de comprendre ces dernières valeurs. Simplement, ils pensent que, quels que soient les arguments qu’ils avancent en faveur de celles-ci, ces arguments seront plus directs et simples que ceux des chrétiens, lesquels doivent d’abord démontrer l’existence de Dieu, montrer que Jésus est son fils, que Sa Parole a été transmise de façon correcte par les Evangiles et, finalement, que l’interprétation actuelle des textes sacrés est la bonne (alors que, sur des questions comme la tolérance vis-à-vis des opinions d’autrui, l’Eglise ne s’en est manifestement pas aperçue pendant des siècles). Justifier ainsi la défense des plus faibles est, comme disait Hume dans un contexte similaire, un détour très inattendu.
S’il y a une croyance vraiment irritante et fréquente chez les croyants, c’est que, à cause de leur foi, ils mettent mieux en pratique leurs valeurs que les incroyants. Je dois dire que les dizaines d’années passées à l’UCL ne m’ont pas permis d’observer cet intéressant phénomène. S’il est vrai que les catholiques font preuve de plus d’altruisme que les autres lorsqu’il s’agit de nominations de professeurs, par exemple, ou encore d’implication dans des causes extérieures à l’université, c’est un secret bien gardé.
Je ne doute pas que beaucoup de croyants pensent sincèrement que seule leur foi leur permet, à eux, d’agir moralement, mais ce n’est pas une raison pour penser que ceux qui ne partagent pas cette foi sont nécessairement moins moraux qu’eux.
Comme personne ne suggère d’identifier le "C" à, mettons, la prohibition de l’avortement, et que les valeurs proposées, comme l’attention aux plus faibles, n’ont rien de spécifiquement catholique, on ne sait toujours pas ce que "catholique" veut dire.
En fait, le seul sens possible du terme est qu’il impose des restrictions à ceux qui ne sont pas catholiques. On peut se demander si un protestant fondamentaliste, un athée militant, un juif orthodoxe, un "islamiste" peuvent faire une carrière normale à l’UCL. Peuvent-ils exprimer ouvertement leur différence, ou leur hostilité, par rapport au catholicisme? S’ils le font, peuvent-ils devenir doyens ou recteur? Je dois dire que je n’ai jamais obtenu de réponse à cette question, souvent posée. Mais, si la réponse est "non", cela prouve que le "C" est bien une contrainte qui s’exerce sur les non-catholiques (contrairement à ce qui est constamment affirmé), et si elle est "oui", on voit mal en quoi une université dirigée par un incroyant déclaré ou un adhérent fervent d’une autre religion serait "catholique".
Cet exemple est extrême? Peut-être, mais là où il y a des restrictions dans des cas extrêmes, il y en a d’autres, plus subtiles, dans des cas ordinaires. Beaucoup de gens qui n’ont aucune sympathie pour le "C" ne le diront jamais ouvertement "pour ne pas avoir d’ennuis" et "parce qu’on ne sait jamais". Moi-même, je n’aurais pas exprimé publiquement mes opinions sur la religion avant d’avoir une position stable (du moins, je l’espère).
Il serait exagéré de dire que les non-catholiques sont des membres de deuxième classe de l’UCL, mais leur statut est mal défini. Paradoxalement, même des chrétiens "traditionalistes" se plaignent d’être marginalisés à l’UCL (la tendance dominante du christianisme à l’UCL étant libérale, moderne et, parfois, postmoderne) et gagneraient en fait à l’élimination du "C". C’est-à-dire à une reconnaissance explicite du caractère non idéologique de l’Université. Pendant longtemps, la contrainte du "C" a existé (et était très forte) mais a été plus ou moins librement acceptée parce que, dans leur immense majorité, les professeurs étaient vraiment catholiques et savaient ce que cela voulait dire.
Mais, à partir des années 1960, le sens du mot catholique a commencé à se diversifier, au point qu’aujourd’hui il est difficile de savoir ce qu’il veut dire, même pour les gens qui se désignent par ce terme (quand on leur pose la question, les catholiques belges commencent en général par expliquer qu’ils "ne sont pas toujours d’accord avec le pape", ce qui est certes sympathique, mais ne constitue pas une doctrine).
De plus, la cohésion sociale du monde catholique a disparu, ce qui fait que beaucoup de gens issus de ce monde et qui, à cause des clivages traditionnels, se retrouvent à l’UCL, ont "perdu la foi". La seule solution est de mettre nos paroles en accord avec nos actes et de cesser de faire comme si nous étions ce que nous ne sommes plus.
Dans UCL, le "C" et le "L" sont historiques ; nous n’habitons plus Louvain et nous ne sommes plus catholiques. Gardons le "L" qui ne fait aucun tort et oublions le "C" qui est ambigu. Le véritable défi pour l’avenir ne sera d’ailleurs pas de défendre des "valeurs", ce qui ne mange pas de pain, mais de continuer les missions d’enseignement et de recherche face à l’envahissement du pédagogisme et de la bureaucratie, mais c’est un autre débat.
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