Et si la gauche reprenait la main?
Il serait temps que des intellectuels courageux osent dénoncer le mensonge libéral et y opposer une relecture de la pensée marxiste, débarrassée de ses errements communistes.
- Publié le 13-12-2008 à 00h00

Economiste et sociologue
D'aucuns s'étonnent ces derniers temps (1) du silence assourdissant d'une gauche singulièrement absente face à une crise économique à ce point exceptionnelle qu'elle démontre une fois de plus l'impasse historique où nous conduit, tôt ou tard, le mode de production capitaliste.
Il se trouve, pour faire bref, que, face au développement exponentiel du capital et donc des capacités de production, au détriment du facteur travail et donc des capacités de consommation (2), le nécessaire rééquilibrage "production/consommation" n'a finalement trouvé d'autre exutoire que de gonfler, à due concurrence, des crédits en tous genres, en sorte de faire payer aux générations futures les productions d'aujourd'hui.
Avec pour conséquence, la mise en circulation croissante d'une masse monétaire de plus en plus exorbitante (3) et, tôt ou tard, l'éclatement de la bulle financière ainsi générée; bref, l'explosion de la crise mondiale sans précédent que nous connaissons désormais.
Aussi, une question s'impose!
Comment se fait-il que la gauche politique, de même que les mouvements sociaux qui s'en revendiquent, soient à ce point transparents et silencieux?
Pourquoi ne mettent-ils pas à profit cet effondrement massif du "système" pour tenter de "reprendre la main" et de dégager une alternative globale; celle-là même dont ils continuent de se réclamer, ne serait-ce que par défaut, et dont, en tout état de cause, ils perpétuent symboliquement aux yeux du peuple l'espérance et l'attente?
Seraient-ils à ce point inféodés au modèle libéral, pollués par l'idéologie du libre-marché, qu'ils ne disposeraient plus d'aucune distance, d'aucun recul, d'aucune liberté de pensée et de création susceptibles de les désengluer d'un système à ce point mortifère pour les plus faibles et de contre-produire un modèle de société autrement équitable?
Dénoncer, comme le fait la gauche, le scandale des subprimes, montrer du doigt les vertigineux "parachutes dorés" et autres "stock-options", stigmatiser la légèreté des agences de notation, mettre en cause leur sujétion et leurs dissimulations, rêver d'abolir les paradis fiscaux, tout cela participe à l'évidence d'une réaction aussi salutaire qu'élémentaire; même si, ce faisant, on semble "découvrir la lune en plein midi"!
Plus sérieusement encore, vouloir "moraliser" le capitalisme, voire tout simplement se contenter de le réguler tandis que, comme l'affirme la sagesse populaire, l'argent n'a ni couleur ni odeur, relève tout à la fois d'une naïveté désarmante et d'une tragique illusion; à moins qu'il ne s'agisse d'une secrète et complice mystification.
Au vrai, pour louables qu'ils soient, ces sursauts velléitaires face aux "horreurs économiques" induites par le sacro-saint libéralisme ne sauraient malheureusement ni contenir ni encore moins réformer la loi d'airain du capital, celle qui veut que ce dernier n'a d'autre raison d'être, et par tous les moyens, que son accumulation; quel qu'en soit le prix!
Dès lors, l'état de stupeur et de sidération qui semble frapper la gauche, les gentilles réformettes et les liftings cosmétiques dont elle paraît se contenter, alors même qu'elle pourrait radicalement remettre le "système" en cause, demandent une explication autrement accomplie que l'analyse programmatique superficielle et la critique politicienne que l'on en fait.
C'est qu'en réalité l'effondrement du projet communiste, son dévoiement et ses perversions ne cessent depuis le départ de défausser la capacité de la gauche à concevoir une alternative crédible aux aberrations capitalistes, veuve qu'elle se retrouve d'une nouvelle doxa, d'un nouveau paradigme idéologique qu'elle puisse opposer à la vulgate libérale toute-puissante.
Et la droite le sait, qui ne cesse de porter et de retourner le fer dans la plaie béante du socialisme inachevé.
La droite en joue, qui ne cesse de diaboliser le marxisme, confondant allégrement ce dernier avec le communisme, alors même que son père fondateur apparaît sans doute, même s'il s'est politiquement fourvoyé dans une tentative tragiquement avortée, comme le seul théoricien capable d'annoncer et d'expliquer la crise.
La droite le sait, qui alimente sans répit l'impasse conceptuelle de la gauche et sa frilosité à encore oser se revendiquer de l'épouvantail marxiste et du repoussoir communiste ainsi systématiquement stigmatisés et aussi soigneusement entretenus.
Au point que, paradoxalement, nonobstant une crise abyssale qui devrait forcer leur humilité, les tenants du capitalisme et du libre-marché continuent d'afficher une arrogance et un culot parfaitement surréalistes; eux qui n'arrêtent pas, pour mieux sauver la mise, non seulement de réclamer l'intervention massive et salutaire de l'Etat, mais encore, relayés en cela par une droite politique aux aguets, d'en dénoncer tout aussitôt l'incompétence et l'incurie, pour mieux s'opposer aux prises de participation et de contrôle qui devraient pourtant démocratiquement et logiquement s'ensuivre.
Aussi, serait-il temps qu'une gauche décomplexée et qu'un mouvement social alternatif se lèvent. Que des intellectuels courageux se démarquent enfin de la pusillanimité idéologique où la droite s'emploie à les confiner, qu'ils osent dénoncer le mensonge libéral et, faute de mieux, y opposer une relecture de la pensée marxiste, une lecture cette fois débarrassée de ses errements communistes, léninistes et staliniens tragiques et aventureux.
Tant il est vrai que Marx avait pronostiqué l'avènement d'un socialisme libérateur, non pas au départ d'un Etat rural et féodal, lequel, en raison même d'une rupture et d'un saut historiquement impossibles, ne pouvait que le pervertir, mais bien au cœur des pays capitalistes industriellement les plus avancés.
Mais oser le dire, c'est déjà courir le risque de se faire diaboliser.
1. Opinion du collectif "Le Ressort" parue dans la LLB, le 10/12/08.
2. Pour rappel, selon le rapport sur l'emploi de la Commission Européenne, la part des revenus du travail dans le PIB en Europe entre1975 et2007 a connu un recul de 12 points au profit des revenus du capital.
3. La masse monétaire mise en circulation dans le monde équivaut à 50 fois le PIB mondial.
