Abonnez-vous a La Libre Belgique

Face à face

Une guerre sale mais juste

FANIA OZ-SALZBERGER PROFESSEUR DES ÉTUDES ISRAÉLIENNES MODERNES À L'UNIVERSITÉ MONASH DE MELBOURNE,

Mis en ligne le 07/01/2009

Les Gazaouis sont plus mal lotis que les Israéliens à tous points de vue. Mais faut-il pour cela qu'Israël se laisse tirer dessus ? La lueur d'espoir, ce sont les dirigeants arabes modérés.

Imaginez que vous avez un voisin. Entre lui et vous, c'est une vendetta immémoriale. Il sort une arme à feu et, depuis son salon rempli de femmes et d'enfants, tire sur vos fenêtres. Il a sa fille sur les genoux et il braque vos enfants. Il dit qu'il n'arrêtera qu'une fois que toute votre famille sera morte. La police est injoignable. Qu'est-ce que vous faites ?

Vous pouvez choisir de ne pas réagir, ou très peu. Et c'est ce que vous faites, pendant un temps. Après tout, votre voisin est pauvre et traumatisé, ce qui vous déchire est triste et compliqué et les torts ne sont pas que de son côté.

Mais un coup de feu atteint la chambre de votre enfant et vous décidez que ça suffit. Vous sortez votre arme, bien plus puissante. Vous vous essayez à une frappe chirurgicale : vous visez la tête du tireur et vous tentez d'épargner les innocents.

C'est, en résumé, ce qu'Israël est en train de faire en ce moment.

Mais le sang et les affres qui s'emparent de Gaza depuis une semaine n'ont rien de chirurgical. Israël a beau essayer de ne viser que les militants, les décombres rendent des corps de civils, parce que, comme chez notre tireur métaphorique, les militants et les civils habitent le même espace urbain, la bande de Gaza.

Gaza-ville et Rafah, surpeuplées et pauvres, tiennent à la fois de la ville et, plus que jamais, de la base militaire. Les combattants s'entraînent près des écoles et les roquettes sont entreposées dans les sous-sols des immeubles d'habitation. De récents rapports dévoilent que les hauts responsables du Hamas se cachent dans des hôpitaux. Plus d'un million de Palestiniens, empêchés de fuir vers l'Egypte ou vers Israël, sont depuis des années sous la coupe d'une junte militaire dont la priorité est de massacrer les Israéliens, au mépris de la frontière internationale et à tout prix.

Bien entendu, les civils se trouvent toujours dans la ligne de tir et de spoliation, de Troie à Berlin. Mais jamais on n'a vu un régime se servir autant et aussi délibérément de ses sujets pour exciter la compassion mondiale et les brandir en otages devant les sensibilités modernes. Alors que nous nous soumettons aux principes de la guerre juste, selon lesquels on ne s'attaque pas à des non combattants, le Hamas et son bras armé ont décidé, sciemment et en tablant sur l'émoi humanitaire, de pousser Israël à frapper autant de civils que possible.

Même si la présente guerre qu'Israël mène contre Gaza est une guerre juste - ce que laisse entendre le caractère limité et "mesuré" des représailles qu'il ne mène qu'après avoir essuyé les roquettes du Hamas pendant huit ans et opéré un retrait unilatéral de Gaza - il s'agit en même temps d'une guerre très sale. Force est de constater qu'entre souffrance palestinienne d'une part, et souveraineté, sécurité et vie normale israéliennes d'autre part, c'est un jeu à somme nulle.

La plupart des Israéliens - même ceux qui espèrent vivre assez longtemps pour voir une Palestine indépendante et prospère - trouvent qu'il est nécessaire d'attaquer le Hamas. Le Premier ministre israélien Ehoud Olmert a eu raison de mettre en place des convois alimentaires et médicaux vers Gaza pendant les combats, et les hôpitaux israéliens s'emploient à soigner plusieurs blessés gazaouis.

Israël veut, à juste raison, un accord de cessez-le-feu garanti et contrôlé par des instances internationales pour mettre définitivement fin aux assauts du Hamas contre son territoire. Mais l'opinion mondiale, une fois sortie de la torpeur des vacances, est susceptible de se tourner contre Israël. Après tout, les Israéliens sont toujours ceux qui étaient encore récemment la puissance occupante, les tireurs d'élite, les malabars. Les bombardements qu'ils infligent à Gaza ne seraient pas "proportionnels."

De part et d'autre de la frontière, la souffrance n'est pas symétrique. Les Gazaouis sont plus mal lotis que les Israéliens à tous points de vue. Mais faut-il pour cela qu'Israël se laisse tirer dessus ? Ou bien Israël doit-il riposter "proportionnellement," en lançant 10 à 80 roquettes, à l'aveugle, sur les habitations et les écoles de Gaza, tous les jours pendant les années qui viennent ?

Les Israéliens sont habitués aux accusations abusives. Elles n'ont pour effet que d'unir la nation, de la gauche à la droite, inexorablement. Que feraient les autres pays, songent les Israéliens. La souffrance des civils ennemis doit-elle avoir raison de la souveraineté d'Israël ? Doit-elle l'emporter sur les affres et les peurs qui, pour être moins sanglantes, n'en sont pas moins réelles, et qui sont le lot de centaines de milliers d'Israéliens depuis tant d'années ?

Olmert, Ehoud Barak, le ministre de la Défense, et Tzippi Livni, la ministre des Affaires étrangères, ont mis leurs rivalités politiques de côté pour orchestrer la riposte : Israël se doit de repousser les roquettes de Gaza.

Ceci dit, l'unité d'Israël sera sans doute de courte durée. C'est une démocratie, pas une nation qui ne parle que d'une voix, et avec les élections générales de février, le débat est permanent, que ce soit au sein du gouvernement ou au-delà. Si la campagne de Gaza prend la même tournure que celle du Liban, que ce soit la catastrophe humanitaire ou le bombardement continu des civils israéliens, ou les deux, les reproches de l'intérieur se feront entendre, haut et clair.

Mais même les adversaires de la seconde guerre d'Olmert finiront par admettre que le Hamas est indiscutablement létal. Ni Khaled Mashal, ni Ismaïl Haniyeh ne veulent de la paix ou d'un compromis, et ceci aux dépens du peuple dont ils sont responsables. Comme leur ami et sympathisant, le président iranien Mahmoud Ahmadinejad, ils veulent la mort d'Israël. C'est aussi simple que cela.

La lueur d'espoir, ce sont les dirigeants arabes modérés, y compris le ministre des Affaires étrangères égyptien. Ils ont ouvertement déclaré que le Hamas était responsable de ce qui se passe aujourd'hui. L'Egypte, l'Arabie saoudite et la Jordanie sont prêtes à servir de médiateurs, et peut-être même à sauver les Palestiniens de leurs pires responsables. De l'eau a coulé sous les ponts, depuis que le monde arabe a juré la perte d'Israël. Pour la première fois, d'éminentes voix arabes disculpent Israël des grossiers reproches que paresseusement certains détracteurs occidentaux lui lancent toujours.

Pour l'instant et à condition que le Hamas arrête de tirer depuis son salon bondé, Israël devrait s'efforcer de prévoir la trêve la plus sûre possible. Mais, après les élections de février, le futur dirigeant d'Israël devra creuser le défi des Arabes modérés. Lui ou elle devra s'adresser directement à la Ligue arabe, dont le plan de paix proposé demande de la part d'Israël certes d'âpres négociations, mais qui constitue un sage début pour éviter les guerres à venir, y compris les guerres justes. Qu'on lui donne une chance.

© La Libre Belgique 2009

Savoir Plus

(1) Elle a notamment écrit "Translating the Enlightenment" et "Israelis in Berlin".

© Project Syndicate, 2009 - www.project-syndicate.org -Traduit de l'anglais par Michelle Flamand.

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page