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enseignement et violence

Nous sommes assis sur une bombe

Jean-François NANDRIN

Mis en ligne le 09/02/2009

Des milliers de jeunes sans diplôme ou sans diplôme utile, sans possibilité d’acquérir une compétence professionnelle, ou sans conviction pour le faire. Que va faire ce peuple d’assistés ?

Criminologue et enseignant

L’attaque de l’Athénée d’Alleur arrive le jour même où la presse fait écho d’une enquête indiquant que 7 pc des élèves (en moyenne) viennent armés à l’école, que la moitié d’entre eux ont déjà été menacés une fois au moins à l’école par un autre enfant, et un quart a été victime de violences physiques. Le tout la semaine où l’on apprend que la saga du décret Dupont rebondit une nouvelle fois suite à un second bug, informatique cette fois (avec un logiciel avalisé par la Communauté française, soit dit en passant) - le premier bug, dans une autre école, ayant été humain.

Le sujet est évidemment excellent pour les commentaires dénonçant qu’on ne punisse pas plus sévèrement toute cette "racaille" (comme dirait un voisin), en multipliant les simplismes. Est-il possible d’aller tout de même plus loin, à chaud ? Les trois évènements cités plus haut sont-ils liés ? Peut-être bien : l’école est malade. On peut certes, comme certains internautes réagissant aux articles, déplorer la démission des parents; mais, d’expérience, ils ne sont pas tant démissionnaires que dépassés. Peut-être pour avoir démissionné dans le premier âge de leur enfant ? Ce n’est même pas sûr.

Une maman au téléphone ce jour même : sa fille de 14 ans a volé, entraînée par d’autres, qui l’ont déjà invitée à "boire et fumer du haschisch". Pas de bol, la maman était tombée la première sur le SMS ! Les parents ont beau éduquer à la maison, la grande rencontre sociale porte ses fruits blettes. C’est dès la crèche que les bambins reviennent avec des insultes qu’on n’imaginait même pas. Ces insultes, d’où les bébés les ont-ils apprises ? Cette société, c’est nous les adultes qui l’avons construite et qui l’acceptons

On peut également déplorer que la Justice des mineurs soit perpétuellement indigente. Les spécialistes ont beau dire qu’une réaction immédiate et forte au premier délit entraîne un taux de récidive assez bas, il faut toujours travailler avec un nombre de places sur la corde, l’ouverture de chacune faisant l’objet de luttes homériques. Au désespoir des policiers mais aussi des juges et des accompagnateurs de jeunes. Mais il serait bien neuf que nos politiciens écoutent les spécialistes d’un terroir.

Cependant, le fait majeur est sans doute que des jeunes ont attaqué et vandalisé une école : quel plus beau symbole ? Ils ont attaqué et détruit ce qui représente sans doute le plus pour eux (mais on verra de qui il s’agit) une société qui les rejette et qu’ils rejettent. De fait, il semblerait qu’une élève renvoyée ait participé au commando C’était l’analyse faite aussi lorsque dans les banlieues françaises, les jeunes détruisaient leur propre quartier (ou un autre en tout similaire et habité par leurs semblables) et brûlaient le symbole de la société de consommation et de fausse liberté qui leur échappe, les voitures. Ils vandalisent l’école, cet "ennemi" qui a concouru à les maintenir à l’écart de la société par leurs échecs. Bien sûr, "leurs" échecs.

Il y a peut-être pour certains d’entre eux des situations diverses ne favorisant pas l’apprentissage, et dont ils ne sont pas responsables. Mais tout cela n’excuse pas de ne pas avoir profité de la chance qu’est l’école. Sauf si Sauf si l’école n’a pas pu être leur chance Sauf si "l’école de la réussite" dont on nous bassine les oreilles s’avérait être un échec à camoufler par de multiples fuites en avant. Sauf si les écoles n’avaient pas été adaptées aux besoins. Quand les enseignants se sont battus et ont fait grève pour plus de moyens (et pas plus de salaire !), la ministre PS Onkelinx a bien fait comprendre qu’ils étaient fainéants et exigeants. Quand on a essayé de créer des écoles surnommées (de manière vraiment malheureuse, il est vrai) "écoles des caïds", le même parti a crié au loup. Quand on parle d’investir dans des écoles techniques et professionnelles en lien avec le monde de l’emploi, le même parti a crié au marchandage avec le libéralisme.

Violences internes; échecs des élèves - qui rebondissent éventuellement en commando punitif (une fois encore, on verra de qui il s’agit et leur but - si tant est qu’ils en avaient réellement un en tête; l’école n’est en tout cas plus une enceinte sacrée); décrets tentant de très maladroitement sauver ce qui peut encore l’être face aux résultats cuisants des PISA C’est une seule et même maladie dont souffre l’école.

Cette maladie, c’est l’argent dilapidé dans toutes sortes de malgouvernances, tant et si bien que l’école nécessaire n’est simplement plus payable en Communauté française. (Pour rappel, combien le gouvernement a-t-il encore trouvé en deux jours, pour nos banques ? Pas nos enfants, nos banques.) Cette maladie, c’est la comédie politique belge qui fait que la quête de la clientèle électorale par des promesses fallacieuses passe avant une gestion saine.

Nous n’avons pas besoin de portes blindées à nos écoles : nous avons besoin que chacun-e puisse trouver l’école de son choix, qui lui soit adaptée. Que chacun-e puisse trouver plaisir à apprendre, parce qu’apprendre c’est comprendre la société et le monde qui nous entourent, et que les comprendre, c’est en maîtriser les rouages pour agir sur eux.

Nous n’avons pas besoin de portes blindées à nos écoles : nous avons besoin que le plus en difficulté puisse trouver l’école dans laquelle il s’épanouira et atteindra ses objectifs. S’il faut pour cela des mini-classes, s’il faut pour cela un système différent (avec par exemple des crédits minimums à obtenir en autant d’années, sans redoublement), s’il faut des écoles accueillantes pour les élèves non gérables ailleurs, qu’on le fasse. Mais qu’ont mis en place les ministres PS de l’enseignement pour ces exclus ? Rien.

Promettons la réussite à tous et mélangeons tout le monde pour camoufler que rien n’a changé. C’est ainsi que les damnés de l’école se retrouvent sur le bord du chemin. Sans liberté de choix et sans écoles adaptées, il ne faut pas être prophète pour voir que la violence va rapidement augmenter dans les écoles et au-dehors d’elles.

Nous sommes assis sur une bombe que nous chargeons patiemment : les milliers de jeunes qui sont sans diplôme ou sans diplôme utile, sans possibilité d’acquérir une compétence professionnelle utile - ou sans conviction pour le faire. Que va faire ce peuple d’assisté-e-s ? Voter pour la main qui les nourrit. Panem et circenses. Pour ce qui est du cirque, notre gouvernement communautaire s’en charge ! Dans une ville comme Bruxelles, cette population recroise largement la population immigrée. Loin de lui jeter la pierre, constatons que pour elle, la marche de nos écoles est sans doute encore plus haute à gravir faute d’offrir les conditions ad hoc. Le hiatus culturel viendra s’ajouter au premier. Mais personne n’ose parler de ceci. C’est tabou. Les bonnes âmes guettent, prêtes à jeter l’anathème suprême : "raciste".

Le vrai racisme, n’est-ce pas refuser d’offrir un avenir à cette population ? "Debout, les damnés de l’école ! Du passé faisons table rase, Parents, élèves, debout, debout, L’école va changer de base !". C’est du moins ce qu’on peut espérer de mieux pour elle en juin.

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