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Islam/Occident : le choc des représentations sexuelles
Denis BACHELOT
Mis en ligne le 03/04/2009
Journaliste, essayiste (*)
L’actualité française, comme celle d’autres pays européens, est régulièrement marquée par des incidents civils, qui, plus que la violence de certains faits divers, agitent les médias et l’opinion publique en prenant totalement à revers les mœurs et les valeurs de la société environnante : ségrégation sexuelle dans les piscines, compétition de basket féminin interdite aux spectateurs hommes, mariage annulé pour cause de non-virginité, médecins hommes agressés dans les hôpitaux pour leur interdire d’ausculter une femme, mariages forcés, refus de certains enseignements à l’école, sans oublier, bien sûr, le conflit emblématique autour du port du voile dans les établissements scolaires. Ces incidents répétés, qui mettent en jeu la femme et son corps, sont les révélateurs les plus frappants d’une tension entre des systèmes de valeurs et des structures de comportements qui marquent aujourd’hui la rencontre et la confrontation entre l’islam et l’Occident; à l’intérieur de la sphère européenne, mais aussi sur la scène internationale. C’est bien, en effet, sur la question de la condition féminine et de la représentation du corps, et donc de la sexualité, que le refus du monde musulman à l’égard des messages de l’Occident est le plus manifeste. Celui-ci rejette en bloc l’étalage de l’intimité physique, la quête de la promiscuité psychologique et physique entre les sexes et l’affirmation de leur égalité de condition qui, plus que toute autre manifestation, caractérisent notre modernité culturelle.
De fait, se dessine au plan international une géographie culturelle fondée sur l’acceptation ou non des représentations occidentales - les seules véritablement mondialisées aujourd’hui - dont une large partie est construite sur l’expression d’une sexualité libre, centrée sur la marchandisation du corps de la femme. En Asie, hors pays musulmans, ces représentations véhiculées par la multiplicité des outils médiatiques circulent relativement librement, car elles ne rencontrent aucun véritable obstacle mental à leur diffusion. En revanche, la sphère musulmane rejette avec violence l’expression libre et ouverte des représentations sexuelles de la modernité occidentale, pour les cantonner à des espaces restreints ou clandestins. Les tendances les plus dures de l’islam voudraient même tout simplement les détruire, en tant que symbole de l’Occident corrompu. La violence des réactions des mouvements islamistes indonésiens à la mise en vente d’une version édulcorée du magazine "Play-boy", en 2006, en est une illustration frappante. En Arabie Saoudite, où l’occultation du corps féminin et de ses représentations détermine toute la vie sociale, le Cheik Saleh Al-Louheïdane, membre du Conseil supérieur des oulémas et président du Haut Conseil de la justice du royaume, a émis en septembre 2008 une fatwa - dénoncée toutefois par un porte-parole du ministère saoudien de la Justice - estimant "qu’il est licite de tuer, par le biais de la justice, les patrons de médias incitant à la dépravation". Il serait toutefois réducteur de limiter la portée de ce "choc culturel" aux seuls intégristes de tout acabit pour éviter de prendre en considération, au-delà des violences du militantisme radical, les comportements de masse portés par un ensemble civilisationnel. Il suffit de se promener dans une rue musulmane, dans presque n’importe quel pays d’islam, pour sentir combien la population est hermétique à notre déballage corporel et à la promiscuité entre les sexes à laquelle nous sommes habitués.
Le monde occidental, pourtant, semble globalement incapable de percevoir les liens entre les valeurs et les représentations sexuelles qu’il affiche et les conflits dont il est l’enjeu. Un enjeu historique et politique qui se déploie à deux niveaux : à l’extérieur de nos frontières mais aussi à l’intérieur, au regard de la question de l’intégration des populations issues de l’immigration. L’affirmation d’un islam vindicatif, ou tout simplement revendiqué et publiquement affirmé, creuse un fossé de plus en plus grand entre notre culte du corps libre, basé sur une sexualité affranchie, et les revendications de "pudeur, de dignité et de respect" qui imprègnent majoritairement les discours des musulmans d’Europe.
Plus encore, le processus de déconstruction des identités sexuelles qui est devenu la marque de fabrique de notre culture, et le mouvement de refondation identitaire du monde musulman, largement construit sur une volonté d’absolue différenciation des sexes, se percutent de plein fouet. La dissolution des modèles sexuels traditionnels devient du même coup, un élément essentiel des questions liées à l’identité qui agitent les sociétés européennes. Il est difficile, en effet, de ne pas voir que les logiques identitaires qui s’affrontent désormais, de manière avouée ou non, sont largement clivées par la construction des représentations sexuelles qu’elles véhiculent. Sous l’apparente frivolité des images et des messages de la culture de masse se joue, en effet, une dimension essentielle des civilisations : la construction des rôles masculins et féminins, la façon dont chacun des deux sexes élabore ses représentations narcissiques et les projette dans l’espace public.
Les grands courants musicaux qui animent les cultures à destination des jeunes sont probablement l’illustration la plus significative de ces enjeux identitaires. La "culture jeune" des banlieues, influencée en Europe à la fois par les attitudes du ghetto black made in USA et par les références à l’islam, exalte globalement un style viriliste qui rejette l’expression d’une culture environnante majoritairement construite autour de représentations féminines ou tournées vers l’expression d’une sensibilité "féminisée". La rupture qui se cristallise autour d’elles, largement déterminée par le clivage des références sexuelles, est une source constante d’incompréhension et de violence.
Nous sommes donc bien, nous semble-t-il, en présence d’une ligne de fracture profonde entre deux grands ensembles humains qui révèle une sorte de "choc de civilisation", même si elle ne suffit pas en soi à légitimer de manière définitive le paradigme dudit "choc des civilisations". Toutefois, force est de constater que, sur ce terrain des mœurs, le rapport est largement conflictuel. Outre les incessantes diatribes de nombre de prêcheurs musulmans contre les perversions de l’Occident, il est a contrario intéressant de noter que, côté occidental, la polarisation du rejet ou du malaise à l’égard de l’islam se structure très largement sur la question sexuelle, dont le voile est l’expression la plus symptomatique.
Un sondage réalisé en 2005 dans une quinzaine de pays par le Pew Research Center de Washington sur la perception des relations entre le monde occidental et le monde musulman montre - au-delà d’une large opposition globale des perceptions - que c’est bien sûr la question du respect de la femme que les Occidentaux et les musulmans se renvoient les uns aux autres l’image la plus négative. Pour la grande majorité des Occidentaux, les musulmans "manquent de respect pour les femmes" (77 pc des Français interrogés, 80 pc des Allemands, 83 pc des Espagnols et 59 pc des Britanniques) alors que, dans les pays musulmans, la majorité pense que ce sont les Occidentaux qui ne respectent pas assez les femmes. Visiblement, les uns et les autres ne parlent pas de la même chose. Et cette "chose" est une dimension essentielle pour les être humains et leurs constructions identitaires. Elle représente l’obstacle premier à la compréhension réciproque et à la cohabitation paisible des deux entités.
(*) Auteur de "L’islam, le sexe et nous", Buchet-Chastel, coll. Les Essais, 197 pp.
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