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L'œil de Candide

Michael Jackson, icône surfaite?

Jean-Claude Matgen

Mis en ligne le 08/07/2009

C'est précisément cette idolâtrie qui me fait peur. On aura beau dire que la cérémonie penchait du côté de la simplictré, du dépouillement, de la sobriété, me gêne la débauche de superlatifs qualifiant un événément qui prenait des allures quasiment historiques.

L'hommage rendu, mardi, au Staples Center de Los Angeles, à Michael Jackson a, de l'avis général, été marqué par l'émotion et le recueillement. Universellement retransmise, la cérémonie a entraîné des avalanches de commentaires dithyrambiques à propos de l'unité retrouvée de la famille du défunt, de la dignité du public choisi par tirage au sort, de la sobriété en même temps que de la force des interventions des personnalités présentes.

Comment, en effet, demeurer insensible à la détresse des enfants du disparu, incarnée par la jeune Paris, dont la courte adresse à son père a, par sa simplicité, éclipsé tous les autres discours? Comment rester de marbre devant l'évocation d'un destin extraordinaire à divers titres? Il faut s'incliner devant cette vérité: Michael Jackson était une star planétaire, il avait conquis les cœurs d'un bout à l'autre des continents et le véritable tsunami émotionnel qu'a entraîné sa disparition doit être considéré comme un phénomène de société à part entière.

Pour autant, il m'était difficile, mardi, de participer pleinement à l'élan de compassion de ces millions de fans, écrasés par le chagrin, comme dépouillés de leur identité propre à la seule vue du cercueil plaqué or contenant la dépouille de ce qu'il convient d'appeler une idole.

C'est précisément cette idolâtrie qui me fait peur. On aura beau dire que la cérémonie penchait du côté de la simplictré, du dépouillement, de la sobriété, me gêne la débauche de superlatifs qualifiant un événément qui prenait des allures quasiment historiques.

Doit-on s'accommoder d'un monde qui prend pour icône un homme sans doute habité par le talent sinon le génie mais dont l'existence aux accents barnumesques ne fut qu'une suite d'extravagances? Je ne joue pas, en l'occurrence, les pères la morale. Le destin de Michael Jackson est peu enviable. Il fut avant tout victime de la folie des hommes. De la cupidité et de la cruauté de son père. De l'ambition démesurée et de l'avidité de producteurs prêts à sacrifier une enfance voire une vie sur l'autel de la rentabilité. D'un entourage servile, trop heureux de profiter des largesses et des faiblesses mêlées du "maître", incapable de l'aider à garder les pieds sur terre, l'encourageant, au contraire, à se perdre dans les paradis artificiels, à se couper de ses racines, lui qui les avait, pendant un temps hélas trop court, si bien servies et célébrées. Trop fragile sans doute, peut-être trop pur, pour se forger sa personnalité d'homme, Michael Jackson est tombé de piège en piège pour devenir une sorte de caricature de lui-même, un personnage faussement mythique, le pâle héros d'un dessin animé de Walt Disney. Cette fuite en avant fait sans doute les choux gras des psychothérapeutes de tout poil mais est-ce vraiment d'un tel modèle que le monde avait besoin pour avancer, espérer, grandir? Est-ce à une telle image qu'il s'agit de se raccrocher pour construire un avenir meilleur, plus juste, plus humain? J'en doute et je suis inquiet en voyant tous ceux et toutes celles qui estiment avoir perdu un grand frère, un guide.

Faudra-t-il se résigner à ce que, désormais, dans un grand mouvement de globalisation des valeurs, nous nous choisissions pour phares guidant nos pas dans la nuit de nos doutes et de nos angoisses des copies éthérées de Peter Pan ou de Mickey Mouse? Je ne veux pas évoquer les soupçons de pédophilie qui ont pesé sur Michael Jackson. Il en a été lavé et je trouve navrant que certains médias aient rappelé avec tant d'insistance ces épisodes douloureux de la vie de la star, histoire sans doute d'appâter un peu mieux le lecteur ou le téléspectateur. J'aimerais, en revanche, aborder brièvement le volet artistisque de la carrière du disparu. Tous les experts conviennent qu'il fut un créateur hors-pair, un musicien inspiré, un danseur révolutionnaire. Et il est vrai qu'il est impossible de ne pas succomber à l'effet de la choréraphie d'un morceau comme "Thriller", qui marque, en outre, une étape décisive dans l'art du clip musical. Inclinons-nous donc devant le constat des critiques, auxquels nous posons toutefois, en toute humilité, ces quelques questions: le réel apport de Jackson ne s'est-il pas limité à une période finalement assez courte de sa très longue carrière? Tout le reste ne ressemble-t-il pas à une formidable opération de marketing, magnifiquement orchestrée par l'intéressé et les siens? Dans cent ans, quelle place réservera-t-on au Panthéon de la musique à Michael Jackson, comparativement aux Beatles, à Bob Marley, à Bob Dylan, à Bruce Springsteen ou à David Bowie, pour ne citer que ces quelques créateurs?

Ces questions sont celles d'un Candide, qui s'incline devant la popularité planétaire d'un artiste dont le succès et le magnétisme représentent, à coup sûr, quelque chose qu'il serait sot de contester. Mais je ne sais pas pourquoi ma petite musique intérieure me fait plutôt chanter les louanges de Gandhi, Mère Théresa ou Al Gore que celles de Bambi.

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