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Musulmanes ou citoyennes
Mis en ligne le 20/02/2010
La thématique du voile à l’école est particulièrement complexe. D’autant plus que les analystes brouillent les pistes en plaçant tous les motifs du port du voile sur le même plan, ce qui a pour effet pervers de rendre malaisée toute décision et de nier l’explication première du port du voile, à savoir le cadre sexiste et machiste au profit de l’explication, en apparence, religieuse. D’autant plus que l’on argumente aussi d’un refus de prise de décision à propos de l’espace scolaire en considérant la difficulté de distinguer les voilées par obligation, par mode, par affirmation, par défi ou raison identitaire. Cependant, au-delà de ces débats à la fois politique, sociologique et philosophique, la question du voile à l’école primaire et secondaire est particulièrement urgente, à en croire le malaise dans certaines écoles comme à l’Athénée Verviers-2 Verdi, l’influence de certains professeurs de religion islamique, le compromis boiteux de la proposition de Marie-Dominique Simonet, dont on ne sait si l’exercice de compromis peut être acceptable. L’argumentaire en vue d’une clarification du sujet dans l’espace scolaire est pourtant des plus riches.
Légiférer pour une interdiction du voile dans l’enseignement primaire et la totalité de l’enseignement secondaire, doit permettre d’aider les professeurs et les directeurs d’école à s’appuyer sur un texte clair et solennel et non sur la surface du morceau d’oreille à laisser entrevoir. Il s’agit par ailleurs d’éviter les inégalités d’application entre les règlements d’ordre intérieur des différentes écoles publiques. Il s’agit aussi de donner un coup d’arrêt aux manifestations de résistance à l’intégration (à ne pas confondre avec l’assimilation) constatées ces dernières années et au radicalisme qui se cristallisent essentiellement autour de la religion, à travers différents comportements dont la recrudescence du port du voile à l’école.
Une interdiction du voile permettra d’éviter que les filles issues de l’immigration soient considérées et perçues comme des musulmanes plutôt que comme citoyennes. Une loi, évitant que les citoyens n’entrent en “populisme” par rejet, pourrait également correspondre à l’esprit de la philosophie laïque qui doit être appris par les populations de cultures et de religion différentes et qui implique que Dieu doit rester à la maison et le citoyen à l’école. Car ce n’est pas à “l’Etat” de s’adapter politiquement à l’islam mais l’islam, comme l’ont fait les autres religions, à s’adapter à l’organisation de séparation de l’Eglise et de l’Etat. C’est vouloir empêcher la dérive communautaire faisant que la loi religieuse prétend dicter la loi de l’Etat.
Bref, refuser de fonder l’espace public sur des vérités révélées et maintenir sa neutralité devant les religions. Créer un espace de paix où l’on entre sans armes, au-delà de la seule tolérance, pour le plus grand bien de l’organisation du vivre ensemble, de l’autonomie et du libre arbitre de l’individu face au groupe. Une loi aussi pour mettre un frein aux tensions identitaires associées à une troisième génération plus sexiste, plus irrespectueuse, plus déstructurée, alors que l’école n’est pas un lieu public ordinaire.
Légiférer permet de lutter au sein des établissements publics contre le prosélytisme et l’affichage d’un signe d’oppression de la femme que l’on ne peut banaliser. L’école doit être le garant d’une stricte égalité des sexes, il est le pouvoir émancipateur.
C’est aussi pouvoir aider les jeunes filles voilées qui le sont par contrainte parentale, communautaire. Celles-ci, avec la loi, pourront invoquer devant leurs proches “l’état de nécessité” et prendre appui sur la loi pour résister aux différentes pressions. L’école démocratique étant là aussi pour protéger les plus faibles. Sans loi, cela signifierait le droit de la femme à être librement contrainte ! C’est aussi pouvoir aider la fille non voilée qui ne pourra plus subir, au moins dans l’établissement scolaire, le reproche des autres voilées (et de leurs frères) envers celle qui ne le porte pas.
C’est aussi refuser de renfermer les uns et les autres dans la religion d’origine alors que l’école, c’est avant tout l’éducation plurielle. A savoir mettre ensemble des élèves de croyance différente en leur apprenant à respecter les autres convictions mais aussi à pouvoir changer de conviction. Toute chose difficile si on porte un voile censé indiquer le refus de l’échange, du dialogue. Le voile voulant alors signifié : “Trop tard, mon opinion est faite. Vous perdez votre temps à élargir mon horizon, aucune démarche d’esprit critique n’y fera rien, c’est la seule vérité.” Or l’école veut des êtres libres, accessibles à tous les cheminements de la raison, du moi, de l’individu qui se cherche, au moment où se prend la mesure de la relation de l’être avec son univers. Elle est le lieu du “vivre ensemble” où l’on enseigne les principes de citoyenneté au-delà des différences ethniques, spirituelles et politiques.
C’est au final refuser un signe de proclamation qui renforcerait la ghettoïsation scolaire où les élèves se regrouperaient par affinités religieuses en classe, véritable champ de bataille, déjà perceptible par endroit dans les cours de récréation. La classe ne peut être une addition de tribus juxtaposées par libanisation des identités. Son rôle serait de réduire les fractures et tensions entre élèves qui s’affrontent sur les problèmes internationaux, car l’école ne peut-être la chambre d’écho des passions du monde, sans pour autant devenir une chambre stérile. Reconnaissons l’excellence d’une phrase reprise d’une circulaire, certes française, des années 20 selon laquelle “il faut préserver l’école des conflits auxquels les adultes suffisent”.
Pour Malek Chebel, “l’ignorance est l’alliée des fondamentalistes”. C’est à travers l’ouverture entre élèves et avec les enseignants que pourra s’établir la connaissance de l’autre et, au final, on peut l’espérer, la tolérance réciproque. Conscientisation et ouverture qui doivent être entamées prioritairement en protégeant l’école de toute emprise religieuse, de toute pression vis-à-vis de la mixité. Cette mixité qui doit être complète, car si on recule sur la mixité, on recule nécessairement sur l’égalité.
© La Libre Belgique 2010
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