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Syndicats : victimes ou coupables ?
Face à face: Christian Van Nes / Jean-François Nandrin
Mis en ligne le 26/02/2010
Les déboires de Carrefour sont un exemple parfait de la piraterie économique et de ses effets pervers. Quand j’étais gosse, à Bruxelles, j’allais chercher du lait en bouteille (de verre !) chez l’épicier du coin. Ça nous ramène dans les années 75. Vers ce moment, un supermarché s’est ouvert non loin. Les petits magasins de quartier, conviviaux et qui contribuaient au "regard social" (présence d’adultes, contact entre les personnes ), ont eu les reins brisés. Les grandes surfaces cassaient les prix car elles pouvaient commander des quantités sans commune mesure avec celles des petits commerces. Ces petits magasins ont disparu : épiciers, maraîchers, parfumeurs, droguistes, etc, ils y sont tous passés. Tout était rassemblé dans un même magasin ! Quelle merveille ! Nous étions éblouis ! On a consommé comme si notre vie en dépendait ! Cela permettait en outre d’aller plus vite.
Nous sommes donc allés plus vite, travaillant plus et courant plus, ce qui a permis de briser plus d’une personne et d’une famille - et puis d’exiger plus des travailleurs puisqu’ils avaient plus de temps. Nous avons pu pleinement profiter du stress. Bientôt, en dehors des quartiers d’immigration, réputés pour leurs épiceries moins chères et plus fraîches, il n’y a plus eu que des grandes surfaces. Leur monopole leur a permis d’augmenter les prix. Chaque année nous est expliqué que les fruits sont plus chers parce que c’est l’hiver, mais qui a vu les prix redescendre en été ? Ou ils suivent le cours du pétrole; mais quand le pétrole redescend, les prix des supermarchés restent curieusement bloqués vers le haut.
Et puis, depuis quelques années, dans le désert qu’elles ont créé, les grandes surfaces ont ouvert des magasins "de proximité". Ainsi, la boucle a été bouclée : retour au point de départ mais élimination de toute concurrence et prix fixés de manière monopolistique. Il s’agit d’un superbe exemple de piraterie organisée sur le long terme : on "nettoie" progressivement les mers pour être la seule compagnie navigante. Aujourd’hui, le manque de "regard social" et de proximité fait partie des éléments de compréhension de la délinquance; la lutte entre pirates amène de nouveaux écroulements de royaumes commerciaux; les licenciements pour faire du profit pour les actionnaires achèvent de boucler la course au pognon.
Il n’est pas neuf que règne le "principe de Gabor" : si je sais le faire, je peux le faire. Le vrai et le faisable coïncident.
Mais quelles voix s’élèvent pour contester non les licenciements annoncés mais le principe même sur lequel fonctionne la société ? La vraie question est peut-être: qui est encore capable d’agir ? Qui gouverne : les lobbies ou les élus ? Un regard dans la presse des dernières semaines donne la réponse. On reparle de la "Loi Renault", mais qu’est-ce qui a changé depuis lors (1998 déjà) ? Des tentatives à la petite semaine pour sauver ce qui peut l’être, sans se rendre compte que ce n’est pas un navire qui sombre, mais toute la flotte - s’abîmant simplement à des rythmes différents. Les syndicats déplorent les pertes d’emploi, mais que demandent-ils, sinon le partage des avantages du système par tous ? Les politiciens se déchirent autour de leur ego pour être le coq sur le fumier; des questions essentielles les occupent : "distribuera-t-on les convocations en néerlandais ou en français ?" Le "drame social", pour eux, c’est une occasion d’essayer de se montrer bons gestionnaires de la crise, pas de survivre. Ils ne manifestent guère de vision d’avenir. "Ce qui est stupéfiant, c’est la capacité de sélectionner arbitrairement ce qui, aujourd’hui, est proposé comme digne de respect. Prompts à se scandaliser pour des questions marginales, beaucoup semblent tolérer des injustices inouïes." On poussera des cris pour une question de langue administrative ou d’opinion sur le préservatif - mais pendant ce temps notre monde crève.
Pleurons donc sur les emplois perdus; demain un nouveau jeu télévisé nous fera miroiter un gain formidable et nous oublierons; et puis après-demain, on fermera autre chose. Que nul ne touche au Veau d’or ! C’est tout le fonctionnement de la société avec son obsession du gain, de la possession, qui doit être remis en question, depuis les médias qui nous abreuvent de jeux où gagner des sommes inouïes pour prix de quelques sottises jusqu’à la course aux métiers réputés "rapporter" - au détriment de la réalisation de soi et du sens, en passant par l’exemple désastreux des "pères sociaux" que devraient être les politiciens et au sujet desquels les scandales d’argent n’étonnent même plus. Il ne s’agit pas là de morale à quatre sous : notre système va droit dans le mur. Il faut rendre du sens à la vie, ouvrir des horizons, donner le goût d’une autre manière de partager la planète et cesser de regarder notre nombril.
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