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Courants d’air

Des tuiles et des tuyaux

Eric de Bellefroid

Mis en ligne le 11/03/2010

Fuite dans le plafond, fer à repasser qui brûle, tour de rein... : “Quand le plafond vous tombe sur la tête, le ciel n’est plus aussi haut”.

Il est des fins de saison souvent difficiles et laborieuses.

Tenez, il y a quelques jours encore. Un soir que nous dînions tranquillement dans notre salle à manger, un furtif regard en l’air nous fit aviser d’ignobles traces de rouille, d’où s’écoulaient continûment le long des murs quelques filets d’eau dévastateurs. Puis, regardant plus largement à l’entour, nous vîmes que le plafond, en d’autres endroits, perlait également d’une sueur aigre. Des plaques entières étaient déjà complètement nécrosées. Nous en étions entre le désespoir et le fromage, comme dirait le poète Alain Dantinne dans son "Petit vade-mecum à l’usage des désenchantés".

Fallait-il s’en alarmer ? Servait-il encore à quelque chose de faire quoi que ce soit ? Il nous parut d’abord que le tout était de garder son sang-froid. Après tout, le lave-vaisselle venait de rendre l’âme, et le fer à repasser venait de brûler. Dans un premier temps, nous considérâmes donc ce plafond avec philosophie. Avec une émouvante curiosité même. Il est une force non négligeable, dans la vie, qui est celle de l’inertie. La résistance passive. Pas si simple, en vérité, car il en va à cet égard d’un état d’ataraxie qui appelle une puissante discipline intérieure et un rigoureux effort sur soi-même.

Ce n’est que tardivement, dans un second temps, nous rendant à l’évidence d’une imminente inondation, que nous réalisâmes qu’il allait falloir écoper et éponger sans relâche, placer des torchons et des bassines çà et là, déplacer les meubles et les tableaux pour éviter l’irréparable : le parquet qui se met à gondoler et tout le tintouin. En attendant l’improbable arrivée des experts et des plombiers qui, en ces occasions, sont toujours tous "débordés", évidemment.

Mais l’important, pour saisir la fuite, pardon la suite, c’est de comprendre qu’à force de fournir une telle débauche d’exercices, nous devions immanquablement finir par nous forcer le dos. Et le tour de rein ne fut pas long à se préciser. Il advint insidieusement au surlendemain des premières infiltrations. Pendant une semaine, nous allions marcher le menton dans les genoux et les cheveux dans les dents, geignant à chaque mouvement, gémissant à chaque instant. Le plus dur étant, comme par ironie, de se coucher et de se relever. Gestes qui nous sont d’ordinaire si spontanés.

Faut-il ajouter que, pendant tout ce temps, aucun de nos amis, heureusement fort rares en pareilles circonstances, ne devait nous épargner le lancinant refrain : "Tu en as plein le dos, pauvre vieux, mais ce qui t’arrive n’est pas pire qu’au Chili ou en Haïti" ? Nous n’en voulions à vrai dire plus rien savoir mais, il est juste, on avait beau regarder autour de soi, la Belgique et le monde n’étaient que bandages et cataclysmes. La télévision, par miséricorde, fonctionnait toujours.

Un de ces amis, qui nous voulait du bien - ce n’est pas un pléonasme, croyez-nous - osa ce mot qui fit merveille : "Tu souffres d’un dégât des os". C’était d’autant plus vicieux qu’il nous était physiquement interdit de rire, au risque de nous contracter le dos un peu davantage. Mais au moins, cet habile jeu de mots contribua à nous convaincre que, devant la persistance du mal, il nous fallait au plus vite consulter un "ostréopathe", comme on dit dans les Marolles, pour nous décoincer d’urgence.

Autant savoir, en définitive, de quoi l’on souffrait au juste : une hernie fiscale, une fracture sociale, une grippe à sciatique ? Parce que s’entendre dire qu’une lombalgie est le lapsus d’une fatigue psychique, ça nous fait une belle jambe. Et puis, il est des conjonctures ou des conjonctions, appelons-ça comme on voudra, où il faut décidément s’attendre à tout.

Car, comme disait un sage chinois : "Quand le plafond vous tombe sur la tête, le ciel n’est plus aussi haut". Ce qui veut dire en bon français que, d’une tuile à la suivante, il n’y a jamais très loin. Il vaudrait parfois mieux aller vivre dans sa cave.

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