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Technologie
A l’écoute des usagers des mp3
Assistant-Chercheur en communication (UCL)
Mis en ligne le 15/03/2010
Nos politiciens discutent en ce moment d’une éventuelle législation afin d’endiguer le téléchargement illégal d’œuvres sur internet. Ce vaste débat - qui a déjà fait rage en France il y a peu - arrive vraiment tard quand on considère que le cas Napster avait secoué les majors du disques en 2001
Je ne m’attarderai pas longtemps sur les deux projets de loi proposés. Le premier, dérivé du "Hadopi" français, est un bel exemple de l’enlisement d’une société sécuritaire qui règle les problèmes par la peur. Son application me semble plus que délicate (qui va venir scanner mon ordinateur ? A qui pourrais-je expliquer que telle ou telle chanson a été téléchargée légalement parce que offert par le groupe ou la maison de disques ? Quelle preuve ai-je de cela ?) et totalement inadaptée aux pratiques actuelles des usagers d’internet. La deuxième proposition qui vise une perception à la base auprès des fournisseurs d’accès à internet (FAI) est la moins pire. Elle permet de ne pas faire du surfeur un voleur (il est, après tout, un des promoteurs culturels les plus rapides et les plus efficaces) tout en valorisant financièrement les créateurs. En quelque sorte, on fait payer le fournisseur de la technologie pour les usages qu’il rend possibles. Sans vouloir être défaitiste, je pense qu’une loi ne sera jamais adaptée à ce problème. La technologie et les pratiques avancent rapidement et conjointement. C’est pourquoi la proposition des verts me semble la plus souple et la plus pérenne même si elle ne règle en rien le problème du téléchargement illégal.
Mon point ici est d’inverser la réflexion et de partir de l’usage de la technologie et de la consommation quotidienne de musique. Les formats de diffusion de musique ont souvent été critiqués. Et pourtant, ce sont les mêmes multinationales qui produisent la musique et les technologies qui permettent de la pirater. Quand la cassette est arrivée, on a annoncé la mort du vinyle et un développement de la piraterie par la cassette. Les arguments des majors envers la cassette à l’époque sont exactement les mêmes que ceux développés envers le mp3. Puis le CD est arrivé et le graveur de CD. On fournissait la possibilité de réaliser des copies de même qualité sonore qu’un original. La solution politique à cela ? Taxer les CD vierges pardi ! La taxe à peine mise en place, les gens s’échangeaient des mp3’s par internet et les écoutaient sur leur iPod Ce sont les personnes qui faisaient du stockage sur CD qui ont payé les frais. La taxe qui vient d’être mise en place sur les technologies de stockage (clés usb, disque dur externe) témoigne de cette même lenteur et inadéquation des mesures politiques.
Qu’a-t-on gagné avec un mp3 ? La portabilité extrême. La miniaturisation de la musique (il y a quelque part, sur votre disque dur, un "nano" espace pour chaque chanson) a permis un essor incroyable de l’échange de musique et de sa nomadisation. Plus que jamais, on peut avoir accès à toute la musique qu’on aime sur un espace réduit. La collection musicale d’un fan de musique se réduit à une technologie de poche. Qu’a-t-on perdu avec le mp3 ? Tout le monde va débattre de la qualité sonore mais un autre problème est au cœur même de ce format compressé. Pour la première fois dans l’histoire du format musical, l’usager y a perdu quelque chose de précieux. Acheter un mp3 n’est plus équivalent à le posséder. La légalité de la "copie pour un tiers" n’est plus. Adieu les mixtapes et autres compiles pour nos amis. Si je veux prêter un disque à un ami, je lui offre une copie du mien. Mais cette copie est illégale.
Je vois une demande criante d’effectuer une radioscopie, une ethnographie, une analyse des pratiques actuelles de consommation musicale. Comment consomme-t-on de la musique aujourd’hui ? Comment l’écoute-t-on ? Avec quelle technologie ? Comprendre la manière dont les gens écoutent, achètent, téléchargent, utilisent la musique permettrait de mieux cerner les différentes facettes du problème du téléchargement de musique (gratuite et illégale, gratuite et légale, payante et légale).
Les propositions de lois se basent aussi sur une manière de consommer de la musique qui est arrêtée à un moment précis alors que les usages sont en perpétuelle mutation. Outre les offres de plus en plus nombreuses d’achat de musique (iTunes, eMusic, Amazon, entre autres), il y a actuellement des plateformes qui proposent un large catalogue musical en écoute en ligne. Dans ce genre de dispositif, il n’est plus nécessaire d’acheter de la musique pour l’écouter. L’écoute, gratuite, est payée par la publicité afin de rétribuer les ayants droit. Des offres payantes offrent un accès à un contenu plus large et fournissent des rentrées pour payer les droits d’auteurs. La question se pose alors à l’utilisateur : combien est-on prêt à payer pour obtenir un accès illimité à la musique ? Malheureusement, parmi ces nombreuses offres (Deezer, MusicMe, Pandora, Lala, Spotify, Grooveshark, ), peu sont encore disponibles en Belgique en raison de notre législation. Ces bibliothèques "virtuelles" - malgré la dimension commerciale importante qu’elles demandent - posent des questions sociétales intéressantes. Elles suscitent une réflexion sur le principe de la possession et donc de la consommation de masse. Via un tiers payant, on a en quelque sorte accès à un service culturel intéressant. On rejoint aussi l’idée de communautarisation des biens qui trouve, en temps de crise, une terre fertile pour son développement.
Si cette évolution des pratiques se confirme, elle devrait satisfaire un large éventail de nos politiciens. Elle permettrait aussi de soutenir les défenseurs d’un accès gratuit à la culture, sous réserve d’une connexion privée à internet. Et l’on reparlerait alors de l’internet belge trop cher ou d’un prélèvement auprès des FAI pour financer cet accès culturel
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