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Philosophie
La beauté perdue
Jean DERAEMAEKER Philosophe
Mis en ligne le 17/03/2010
"Océans", le film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, sur nos écrans, images surprenantes, commentaire discret, musique aux sonorités pélagiques, rien de tonitruant, technologie savante et neuve pour donner à voir les océans dans tous leurs états, superbes tempêtes bretonnes, armées compactes de crabes araignées, élégant ballet des bélugas, soudain deux mille dauphins filant à quinze nœuds, baleines s’ébrouant bouches ouvertes dans les fjords d’Alaska, un choc, le sentiment de remonter aux origines de la vie, de la puissance de vie
Tout est là, il s’agit de penser la vie plutôt que d’agiter sans cesse des statistiques. Mais en vingt ans nombre d’espèces ont disparu et nous sommes aujourd’hui dans une phase critique. "En 1982, la mer apparaissait comme un poème, dit Jacques Perrin. Aujourd’hui, la réflexion est différente : la mer est en danger. Il faut sortir de la contemplation pour se poser d’autres questions." Mais lesquelles ?
"Océans", le film, nous montre ce que nous sommes en train de perdre, cette beauté sans limites Et qu’est-ce qu’une beauté sans limites sinon la définition même du sublime ? Et que perdrions-nous au juste en perdant cette beauté-là ?
Mais, bien sûr, on peut se demander encore et toujours ce qu’est la beauté au bout du compte. Questionnons l’expérience, la nôtre; scrupuleusement car la question n’est pas simple. Serait-il seulement "dommage" de perdre cette beauté, ou quelque chose de plus essentiel, touchant le cœur même de notre humanité, serait-il en jeu ? Nous le sentons confusément. Cette intuition paraît-elle juste ? Mais une intuition sans concept est aveugle tout comme est vide un concept sans intuition. Si la conscience accompagne toujours l’expérience comme le monde accompagne toujours la conscience, c’est bien nous qui donnons de l’âme aux choses et non l’inverse. Rappelons-nous, ne serait-ce pas là une des missions de l’art ? Bien oubliée par les arts actuels qui trop souvent semblent avoir toujours déjà intériorisé leur défaite et se la jouent ludique et dérision.
Le beau, selon Emmanuel Kant, est ce qui plaît universellement, un plaisir désintéressé, un universel sans concept et une finalité sans fin. La beauté nous est agréable et flatte notre imagination. Quant au sublime, lequel voisine avec la beauté plus qu’il ne s’y oppose, il dépasse l’imagination, procurant des émotions esthétiques qui tiennent à la fois de la jouissance et de la terreur, mélange de plaisir et de souffrance, lié tant au difforme qu’à l’harmonieux, tant au terrible qu’au gracieux.
Outrepassant toute limite, le sublime s’appréhende dans le spectacle de la nature qui nous procure le sentiment de la grandeur et de la force.
Définir la beauté par l’harmonie, l’ordre et l’unité ne coule pas de source. C’est la raison pour laquelle Emmanuel Kant a pensé plus judicieux de s’appuyer sur le plaisir subjectif, lequel se porte garant d’autonomie car il n’est pas obligé. "Osons aimer subjectivement et il aura moins de prosternation devant l’ennui et la laideur au nom de l’harmonie et des bienséances", soutient notre philosophe. Il s’agirait donc là d’une sorte d’accord profond que nous vivons de l’intérieur, subjectivement, avec le monde.
L’expérience du beau ouvre sur la dimension symbolique de l’existence et nous donne de même accès au langage.
Perdre la beauté, la beauté sans limites, perdre le poème de la mer toujours recommencée, perdre le sublime qui nous remue les tripes, ce serait perdre du même coup l’humanité possible, perdre la possibilité d’être humain.
"L’effort et la tentative pour saisir l’objet éveillé par le sentiment du sublime éveillent chez le sujet le sentiment de sa propre grandeur et de sa propre force", précise Kant.
Contempler passivement la nature n’a guère de sens. Il s’agit d’entretenir avec elle des rapports de vivant et à vivant et non de pollueur à poubelle. Nécessité faisant loi, cette nécessité liée à la survie de notre humanité finira peut-être par s’imposer. On peut rêver, c’est de l’ordre du fondamental.
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