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Chronique - Les Couleurs du temps
Mourir dans la rue
Claude Javeau
Mis en ligne le 18/03/2010
Selon le collectif des "Morts dans la rue", 359 personnes seraient mortes dans la rue, en France, en 2009. C’est ce qu’annonce "Libération" dans son édition du 11 mars dernier. Depuis le 1er janvier de cette année, ils seraient déjà 58 SDF à avoir subi le même sort. Ces morts-là ne suscitent aucune "intense émotion", ni aucun "immense" mouvement de solidarité. On ne leur rend pas d’hommage national. C’est un peu comme si on se contentait de les enfourner dans les poubelles de l’Histoire. Morts à la sauvette, oubliés de tous, et sans doute tenus pour responsables de nous avoir fait frôler le risque de nous apitoyer sur leur sort. Heureusement, il n’en est le plus souvent rien, et quand nous passons à proximité d’un sans-abri, mal engoncé dans son refuge de carton ou de vieux chiffons, nous regardons ailleurs et nous pressons le pas.
Qu’est-ce que cela veut vraiment dire: "mourir dans la rue"? On essaie d’imaginer cette horreur: sentir la mort prendre possession de vous, alors qu’on est allongé sur un banc, ou sur un seuil dans l’encoignure d’une porte, alors qu’autour de vous la ville s’agite, ou bien, si la nuit est déjà fort avancée, est en train de dormir. Mais ces morts furtives ne se produisent-elles que la nuit? Le ou la clodo, qui a l’air de dormir au pied d’un réverbère n’est-il pas en train d’agoniser? Qui osera, parmi les passants qui le ou la trouvent sur leur chemin, lui prendre le pouls, lui adresser la parole, appeler une ambulance sur son téléphone portable? En France, on a donc compté un mort dans la rue par jour. Sans doute y en a-t-il eu davantage, car ceux que le Samu social a pu récolter ont peut-être attendu de se retrouver dans un lit d’hôpital pour trépasser.
Il est vrai qu’on meurt toujours seul. Mais il y a la manière. Entre ceux et celles à qui on tient la main pendant qu’ils ou elles trépassent (entourés, comme on dit, de l’affection de tous les leurs), et celui ou celle qui s’en va tout(e) seul(e), ignoré(e) de tous, il y a quand même de la marge. Encore heureux quand il ou elle meurt dans son sommeil. Mais pour ces défunts solitaires, que dire de ce sommeil, si en plus la misère s’en mêle? Le pauvre hère étendu sur son carton, empaqueté dans ses haillons, ne mourra pas dans la même solitude que l’oncle Picsou, s’il échoyait que celui-ci mourrait aussi en dormant. Les draps de ce dernier seraient plus doux, et son pyjama serait en soie.
Ecrivant ces propos, je ne peux m’empêcher de penser à la diffusion, sous nos latitudes, de ce qu’on appelle les soins palliatifs. Soit dit en passant, et quoi qu’en pensent les autorités religieuses, ces soins ne rendront pas illégitime la question de l’euthanasie, car il est des souffrances insurmontables. Dans un service consacré à cette pratique que je connais un peu, douze lits sont réservés à des mourants (en "politiquement correct": patients en phase terminale), qui sont desservis, si j’ose dire, par un médecin, une psychologue, deux infirmières par lit, des stagiaires, une vingtaine de bénévoles. Et il s’agit d’un hôpital public, et non d’une clinique de luxe pour l’oncle Picsou et ses semblables. Notre société a le droit de s’enorgueillir de telles réalisations. Mourir dans un tel environnement n’équivaut pas, tant s’en faut, à mourir dans la rue.
Car la même nôtre société devrait ressentir une énorme honte face à cette "horreur SDF", comme l’a si bien écrit Patrick Declerck(*), laquelle comporte ces morts solitaires et anonymes au cœur de nos cités parées pour la grande célébration de la consommation. En France, 359 en un an, chez nous, si on applique une règle proportionnelle, disons 60, presque deux fois plus que les catastrophes combinées de la rue Léopold et de Buizingen. Pour ces morts-là, la classe politique ne se déplacera pas dans un endroit grotesquement appelé Bozar. Les SDF nous gênent, pire, nous les détestons. Qu’ils crèvent, pensons-nous parfois. Eh bien, c’est ce qu’ils font: ils crèvent, et nous faisons semblant de ne pas nous apercevoir de ce beau cadeau qu’ils nous font.
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