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Chronique - Sous la table

La poésie comme consolation

Mis en ligne le 19/03/2010

René Rougerie publiait de la poésie et la faisait rayonner contre vents et marées.

Mais que se passe-t-il ?

Bien souvent, quand j’ai l‘âme en peine, je me plante devant mes livres. Les milliers de poèmes qui y dorment chuchotent en silence, et ce friselis de merveille et d’effroi dépose un peu de paix dans mon cœur triste. Certes, la poésie est une consolation; mais elle n’agit pas pour autant comme un dérivatif. La poésie, qui cueille son mystère à l’intersection du corps silencieux et de la parole tâtonnante, rejoint souvent, et illumine quelquefois, notre perpétuelle oscillation entre la joie de vivre et le chagrin d’exister. La poésie est mieux qu’une compagnie humaine; elle est à l’essence même de notre humanité : le siège de notre perpétuelle perplexité, l’appel de notre liberté, le chemin de notre démaitrise. C’est elle qui nous montre la voie d’un épanouissement de l’être : dans le constant recommencement de la parole, dans le jaillissement inattendu des espérances.

Mais que se passe-t-il donc, alors ?

Ce matin, mes livres de poèmes alourdissent encore mon chagrin. C’est que je vois, dans le grand nombre de recueils que comportent mes étagères, une collection impressionnante de livres blancs, tous de même format, aux titres gravés en rouge. Tous ces livres sont frappés (je ne peux mieux dire) : on passe la main sur leur page, et on sent la marque de l’encre. Tous ont été scellés : il a fallu les ouvrir au coupe-papier, comme on faisait jadis, dans la délectation de s’offrir un trésor. Tous ont été composés sur une typo, à l’artisanale, dans un atelier jouxtant une maison de Mortemart (Haute-Vienne), où depuis 1948, René Rougerie, secondé depuis par son fils Olivier, défendait les poètes, publiait de la poésie et la faisait rayonner contre vents et marées.

Trois ans après la guerre, la poésie française bénéficiait encore d’une certaine aura : les poètes de la Résistance, tous plus ou moins trempés dans le surréalisme avaient donné à leur nation des cris de révoltes salutaires. Mais le jeune Rougerie ne fut pas dupe de cet engouement forcément éphémère. Résistant, il le fut lui-même, contre la botte allemande, et il continua à résister toute sa vie contre les évidences éditoriales. Comme voie royale, pour sa maison d’édition, il choisit la porte étroite de l’artisanat. Il faisait tout : il lisait les manuscrits, composait les livres à la main, les imprimait, les emballait, les entassait dans sa célèbre camionnette et faisait le tour des libraires.

Cette simplicité de travail, cet acharnement, et les contacts que tout cela lui permit de nouer dans la francophonie firent la nique au marché et à la réputation d’une poésie désormais invendable et encombrante. Il put développer sa maison, faire vivre sa famille et publier Boris Vian, René-Guy Cadou, l’irrévérencieux Jean L’Anselme ou le subtil Jean-François Mathé. Les Belges lui doivent beaucoup : de Colette Nys à Gaspard Hons, de Philippe Mathy, Françoise Lison-Leroy, Marc Dugardin à Serge Nunez-Tolin, c’est tout un florilège de chez nous qui se regroupe dans ce catalogue impressionnant par sa générosité, et par la diversité des tons et des manières qu’il accueille.

Même s’il avait cédé la direction de sa maison à son fils, René Rougerie se réservait encore le bonheur de visiter ses amis les libraires bretons. Il voulait récemment leur apporter quelques bonnes nouvelles de ses affaires, et surtout quelques livres neufs. Il était parti tout gaillard, m’assure-t-on, lorsque la mort l’a saisi, en pleine vie, à Lorient, le 12 mars.

La poésie perd un éditeur exceptionnel. Les poètes sont en deuil. Tous les poètes. Même ceux que Rougerie n’aura pas publiés. Ils sont en deuil, comme devraient l’être tous les artisans de la parole, tous les chercheurs de mots. Mais l’exemple du grand Rougerie continue. Sa maison vit et se porte bien. La poésie circule, même sous le manteau en pacotille des médias. C’est parfois là qu’elle est le mieux lue. Merci, René. Grâce à vous, nous y croirons toujours.

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