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Opinion Société
Entre Marx et Darwin
Une opinion de Christian de DUVE
Mis en ligne le 20/03/2010
Une opinion de Christian de DUVE
En lisant l’article de Maître Graindorge, "Karl Marx, reviens !" (LLB des 13-14 mars, p. 60), le biologiste que je suis ne peut s’empêcher de songer à deux contemporains de Marx (1818-1883), produits tous deux de l’Angleterre victorienne que Marx rejoignit en 1849, le biologiste Charles Darwin (1809-1882) et le philosophe Herbert Spencer (1820-1903), ainsi qu’à leur prédécesseur, l’économiste britannique Thomas Malthus (1766-1834). On doit à ce dernier le concept de "struggle for life" (lutte pour la vie), dont Darwin s’est inspiré pour définir la sélection naturelle comme le processus qui fait émerger obligatoirement, parmi plusieurs formes de vie en compétition pour les mêmes ressources, celle ou celles qui sont les mieux adaptées à survivre et à se multiplier dans les circonstances existantes. Spencer, le père du "darwinisme social" s’est fait le défenseur des idées de Darwin, mais en leur donnant une valeur normative, alors que Darwin les voulait simplement explicatives. Il est l’auteur du vocable de "survival of the fittest" (survie des plus aptes), qu’il applique aux sociétés humaines pour chanter, notamment, les vertus du capitalisme pur et dur dénoncé par Marx.
Aujourd’hui, Spencer et Marx appartiennent en grande partie au passé. Mais Darwin et Malthus restent d’actualité, le premier pour avoir éclairé toute la longue histoire de la vie qui, au cours de près de quatre milliards d’années, a conduit de formes vivantes primitives aux microbes, plantes, moisissures, animaux et humains qui peuplent la Terre aujourd’hui. Un corollaire de sa théorie qui n’est peut-être pas toujours souligné, c’est que nous sommes, au même titre que tous les autres êtres vivants, des produits de la sélection naturelle, qui a privilégié chez nos ancêtres des traits héréditaires qui étaient utiles à leur survie et à leur multiplication où et quand ils vivaient, mais ne le sont plus nécessairement pour nous aujourd’hui. La sélection naturelle, en effet, n’est influencée que par les bénéfices immédiats. Elle ne peut avantager des qualités dont l’utilité ne se manifestera que plus tard. Elle ne prévoit pas.
Pour identifier les traits que la sélection naturelle a imprimés dans le génome humain, on doit se reporter à l’époque, il y a plus de 200 000 ans, où les premiers représentants d’Homo sapiens erraient par petites bandes de trente à cinquante individus dans les savanes et les forêts africaines, vivant de chasse et de cueillette. Un trait particulièrement utile dans ces conditions était, en plus des qualités physiques nécessaires et des facultés intellectuelles liées au développement extraordinaire du cerveau dont bénéficiaient nos ancêtres, l’égoïsme de groupe, l’évident "chacun pour soi", mais étendu à tous les membres du groupe car ceux-ci avaient plus de chances de survivre en collaborant qu’en se disputant. Un corollaire inévitable de cette solidarité à l’intérieur des groupes était l’hostilité, la combativité entre groupes se disputant les mêmes ressources limitées ou, parfois, les mêmes femelles désirables.
Aujourd’hui, les groupes ont changé, pour devenir des clans, des tribus, des Etats, des organisations supranationales, ou encore des communautés unies par la langue, la culture, le pouvoir, la richesse, le rang social, la profession, les croyances religieuses, les opinions politiques, les intérêts, l’âge, le sexe, ou d’autres particularités partagées. Si les groupes ont changé, les traits génétiques qui favorisent la cohésion de ceux-ci et leur hostilité à l’égard des autres n’ont pas changé. Toute l’histoire de l’humanité est une histoire de guerres et celles-ci sévissent encore aujourd’hui dans divers endroits du globe, avec, à l’horizon, la menace redoutable d’un holocauste nucléaire. Même lorsque les armes ne parlent pas, la notion de conflit, de compétition perdure, que ce soit sur le plan social, politique, économique, sportif ou autre. La guerre est dans nos gènes.
La manifestation peut-être la plus néfaste de cet égoïsme de groupe génétique est le fait de l’humanité dans son ensemble. De toutes les formes vivantes qui peuplent et ont peuplé la Terre, l’espèce humaine est de loin celle qui a connu le succès évolutif le plus spectaculaire, utilisant les ressources de ce cerveau ultra-développé qu’elle a acquis au cours des derniers millions d’années pour envahir la totalité de la planète, se multiplier de manière effrénée, exploiter à son profit toutes les ressources de nourriture et d’énergie disponibles et endommager sérieusement l’environnement, au point de compromettre gravement son propre avenir et celui d’une bonne partie du monde vivant. La grande responsable de tout cela, c’est la force aveugle et imprévoyante de la sélection naturelle. S’il faut attendre que celle-ci avantage les qualités de sagesse nécessaires pour affronter l’avenir, il sera trop tard, car cela ne pourra se produire qu’au prix de la disparition de notre espèce. Par ailleurs, supprimer nos "mauvais gènes" et les remplacer par de "bons gènes" par ingénierie génétique, comme on le fait aujourd’hui pour des plantes et des animaux, n’est pas, pour toutes sortes de raisons, dans notre pouvoir. Notre seul espoir réside dans la faculté que nous, humains, sommes les seuls dans tout le monde vivant à posséder, de pouvoir agir contre la sélection naturelle. La sagesse, qui ne se trouve pas dans nos gènes doit leur être ajoutée épigénétiquement, c’est-à-dire par l’éducation. Mais pour cela, il faut des éducateurs. D’où la responsabilité cruciale des dirigeants politiques, sociaux et religieux, seuls capables de remplacer par l’éducation l’égoïsme à court terme dont nous a dotés la sélection naturelle par une forme plus sage d’égoïsme fondée sur le long terme. Une telle conversion demande un changement radical de priorité, que ce soit de la part des politiques, presque nécessairement liés à un échéancier électoral centré sur l’immédiat, ou des religieux, trop souvent attachés à un dogmatisme doctrinaire et à une vision fataliste et eschatologique de la condition humaine. Le monde demande des sages, désespérément.
C’est ici qu’il convient de rappeler la leçon de Malthus, qui dénonçait, il a 200 ans, la cause de tous nos maux : la surpopulation, pour laquelle il voyait deux solutions : éliminer l’excès ou le prévenir. Si nous ne préconisons pas la seconde solution dans un avenir proche, la première finira par s’imposer, mais au prix de souffrances considérables.
Sous-titres et exergue sont de la Rédaction.
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