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OpinionPolitique
Qui est obsédé par le territoire ?
Pierre de ROSETTE
Mis en ligne le 12/06/2010
L’agitation communautaire belge prend prétendument appui sur deux logiques opposées: celle du territoire et celle des personnes. Les Flamands seraient animés par la première; les francophones par la seconde. Et ces derniers d’ajouter aussitôt: la logique territoriale est archaïque, dépassée dans le monde globalisé, elle reflète un nationalisme identitaire de repli sur soi régressif et indigne. En revanche, la logique "personnelle" correspond à notre époque postmoderne faite d’identités multiples et de frontières évanescentes. Comme toujours, les idées simples ont grand succès, surtout lorsqu’elles paraissent flatter ceux qui s’en prévalent. Il serait toutefois bon de se regarder en face et de comprendre que la logique "personnelle" est en réalité une forme ultime de logique territoriale, tandis que cette dernière est profondément animée par une logique personnelle.
Vouloir l’élargissement de Bruxelles, voire un lien territorial entre celle-ci et la Wallonie, peut paraître à maints égards relever du bon sens. Il y a toutefois beaucoup de choses à dire à ce sujet, à commencer par le fait que, si la politique est l’art du possible, le bon sens devrait plutôt commander de ne pas promettre aux gens des choses impossibles au regard du rapport de forces existant, surtout lorsque ce dernier est démocratiquement établi. On peut ajouter qu’aucune nécessité internationale ne commande la continuité territoriale, en préparation à un hypothétique éclatement du Royaume. Il y a depuis bien longtemps des enclaves belges aux Pays-Bas, et Kaliningrad est, quoi qu’on en dise, en Russie. Par ailleurs, les règles de l’Union européenne relatives à la libre circulation des personnes, des biens et des services ont profondément altéré les effets des frontières entre Etats membres, si tant est que notre frontière linguistique devienne un jour une frontière séparant deux Etats. Les réalités, voire les nécessités économiques locales sont donc au moins libérées de cette ancienne contrainte. Le mythe de l’encerclement, voire de l’étouffement, est bien ce qu’il est -un mythe-, toute question de perception fiscale mise à part pour une ville qui, comme ses semblables à travers le monde, connaît l’affluence diurne des banlieusards.
Cela dit, on ne peut manquer de constater que la logique "personnelle", qui motive le souhait de voir des francophones soustraits à l’autorité publique flamande, aboutit à une exigence territoriale. Refuser le changement territorial ou l’exiger revient conceptuellement à la même chose. Rien de plus normal: puisque la race humaine vit sur terre (et non dans la mer ou dans les airs), les commandements des autorités publiques ont toujours pour première vocation de s’appliquer aux gens vivant sur un espace territorial déterminé; ce sont ces personnes-là, et non d’autres, que ces autorités ont pour première responsabilité de gouverner et de protéger. L’expérience d’intégration européenne ne change rien à cette réalité élémentaire: le droit de l’Union s’applique partout dans le territoire de ses Etats membres, et c’est bien pour cela que les débats relatifs à "l’élargissement" de l’Union sont parfois si difficiles. Lorsque des personnes vivant sur un même espace territorial et politique sont soumis à des normes différentes en fonction de leur origine "personnelle", la concurrence d’autorités qui en résulte peut aboutir à une détestable forme de communautarisme, bien éloignée de l’idéal d’égalité devant la loi qui fait la fierté des démocraties. C’est sans doute ce qu’ont compris ceux qui demandent un changement territorial, même s’ils sollicitent alternativement -et non sans contradiction avec cet idéal- un accroissement des compétences de la Communauté française en Flandre; mais c’est aussi ce que souhaitent éviter ceux qui refusent un tel changement, puisque ce refus se double de celui d’un tel accroissement. Il est facile de stigmatiser cette dernière attitude comme celle d’une société repliée sur elle-même et refusant la multi-culturalité. Toutefois, en plus d’être caricatural, l’argument se retourne à l’évidence contre ceux qui le formulent et demandent un territoire francophone homogène.
On le voit: l’obsession territoriale n’est pas le fait des seuls Flamands. Cela en dit long sur la nature de la crise belge, qui rassemble désormais tous les ingrédients du contentieux international le plus classique.
(*) Pseudonyme, l’identité de l’auteur est connue de la rédaction
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