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Idées
Quel souffle pour la terre de demain ?
Mis en ligne le 20/07/2010
On ne sait plus à quel vocabulaire se vouer ! Aujourd’hui, on parle d’écologie, de développement durable, de modération volontaire, de sobriété joyeuse, de décélération, d’objection de croissance. Tout comme les Esquimaux ont quantité de mots pour décrire la neige, l’homme du 21e siècle dispose maintenant d’un arsenal lexical, chaque mot ayant sa nuance. Ce qui est certain, c’est qu’il faut envisager les choses "autrement". Une croissance sans doute, car qui n’avance pas recule, mais pour tous, dans nos pays et à l’échelon de la mondialisation, et dans le respect de l’environnement. Oserait-on dire qu’il faudra peut-être quelques marches en arrière, dans notre confort et dans ce que nous mettons sous le mot de progrès, pour assurer une marche en avant autrement ?
Qui ne le voit, le monde a radicalement changé en quelques décennies. Les sociétés, notamment par les socialismes, ont tenté de mieux répartir l’argent - bien utile pour les échanges entre les humains. Mais aujourd’hui, il est devenu un objet d’adoration par tous, ou presque, des plus pauvres aux plus riches. De moyen, il est devenu un dieu, un veau d’or. "Enrichissez-vous !" est le commandement suprême qu’il édicte. Ne serions-nous pas entrés dans une époque de désagrégation, dont les multiples crises sont le signal d’alarme ? Telle est en tout cas la conviction de beaucoup de sages d’aujourd’hui. Ils n’ont de cesse de nous crier casse-cou.
L’argent a gagné. Serviteur, il est devenu maître absolu et manipule ses esclaves. "Ce n’est pas l’argent qui est maudit, écrivent Hélène et Jean Bastaire, mais son adorateur, son esclave, son falsificateur intime, qui est falsifié lui-même par son crime." Tous, athées comme chrétiens, pauvres comme riches, nous avons acquiescé au culte de la richesse. L’appétit compulsif de l’argent a été démocratisé. Le bourgeois est devenu l’idéal des classes laborieuses. Certes, la générosité demeure. Mais personne ne remet en cause le gaspillage vorace auquel nous nous livrons dans la vie quotidienne. Nous sommes complices d’une société de la démesure. Aux USA, il y a autant de calories jetées à la poubelle que consommées. "Procéder à des changements technologiques et politiques tout en maintenant une culture centrée sur le consumérisme et la croissance n’est pas tenable", a pu récemment déclarer le Worldwatch Institute de Washington (12 janvier 2010).
Le rapport entre le marchand et le client a été inversé. Si l’offre répondait à la demande, aujourd’hui, elle la suscite, la commande, l’impose. Le chaland n'est plus qu’une proie livrée au prédateur. Ne parle-t-on pas du client comme d’une cible ? On en arrive même à croire que la publicité fait à l’homme d’aujourd’hui de merveilleux cadeaux, ainsi la presse gratuite. Comme si on devait voir dans cette gratuité apparente une suprême charité ! Le marketing a réussi à nous persuader que la véritable pauvreté n’est pas dans la privation du nécessaire, mais aussi dans le manque du superflu. Or, le nécessaire continue à faire défaut à une proportion importante de la société occidentale et majoritaire de la société mondiale. Petit à petit, donc, la notion de superflu disparaît, tout devient nécessaire. De promotion en promotion, nous achetons pour faire des économies et nous augmentons la facture à payer à la caisse, croyant naïvement que nous avons accumulé des gains en multipliant les "petits profits"!
Dans cette confusion environnementale, économique, financière et sociale, d’autres paradigmes sont en train d’apparaître, des sociétés et des associations de transitions commencent à vivre autrement. Nous assistons, sans encore nous en rendre compte, à un changement non seulement de culture, mais de civilisation. Les Grecs appelleraient cette période un "kairos", une crise, un moment où ce qui marchait dans la période du "chronos" ne marche plus. Il faut donc discerner. Les Latins, eux, traduisent par "opportunitas". L’ensemble des valeurs portées par l’écologie (qui ne s’identifie pas purement et simplement à un parti) est en train de s’imposer et de prendre à contre-pied les valeurs du système antérieur, le système capitaliste. Ce dernier ne se laisse évidemment pas faire et se drape dans la peinture verte. Mais c’est une réforme en profondeur qu’il nous faut, et pas un nouveau système d’indulgences pour éviter la colère de la Biogée (selon le néologisme de Michel Serres, désignant le Monde et les humains, solidaires). Il est temps de faire entrer la nature dans l’économie ou, plus exactement, de faire entrer cette dernière dans la nature. L’économie, en effet, est un sous-système de l’écologie et pas l’inverse.
Peut-être est-il bon de faire appel à la spiritualité, quelle que soit sa couleur religieuse et de retrouver - tout en opérant un tri - la sagesse immémoriale des générations précédentes, valable pour tous. La sobriété heureuse, estime Jean-Marie Pelt, fondateur de l’Institut européen d’Écologie (Metz), consiste à trouver son bonheur là où est la source du bonheur, c’est-à-dire dans le type de relation que nous tissons avec le monde créé, avec les autres humains et avec la transcendance. "La guérison de la nature commence dans le cœur du jardinier" (Hélène et Jean Bastaire).
Sans doute est-il difficile de tenir pareil discours aux pays émergents. Mais ne finiront-ils pas par être séduits par notre changement de cap ? Inutile de leur faire la morale, il s’agit de leur donner l’exemple. Car il n’y a probablement pas d’autre porte de sortie.
Cette réflexion doit beaucoup à mes récentes lectures : Temps des crises, Michel Serres, de l’Académie française (Le Pommier 2009); Pour un Christ vert, Hélène et Jean Bastaire (Salvator 2009) ; PIB, la richesse est ailleurs, Patrick Viveret (revue Interdépendances, juillet 2009) ; Jean-Marie Pelt, Les dons précieux de la nature (Fayard 2010).
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