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International

Les obstacles à la démocratisation arabe

Mis en ligne le 29/07/2010

Les compromis entre Occident et régimes arabes autoritaires bloquent toutes formes de démocratisation. Face à cette alliance contre-nature, l’islam radical apparaît comme une force “salvatrice”. Une opinion de Khaled Hroub, directeur à l'université de Cambridge du projet "Arab1".

L’union vénale et contre-nature de l’Occident et du monde arabe contraint ce dernier à vivre sans démocratie. Un camp comme l’autre invoque ce que l’on nomme "la spécificité culturelle" de cette partie du monde. L’Ouest préfère faire des affaires avec un Moyen-Orient post-colonial non démocratique, qui lui-même profite du soutien et de la reconnaissance de l’Occident, pour bannir les forces de libération et de démocratisation, quitte à faire le lit de la radicalisation de l’islam.

Cette alliance tient par la grâce de la politique de la carotte et du bâton, pratiquée par les uns comme les autres. Ces dernières années, réformes et démocratie ont été brandies par l’Ouest, le plus souvent comme des menaces : "Aidez-nous en Irak, sinon nous viendrons soutenir la démocratie et les droits de l’homme chez vous." La réponse des Arabes n’est pas moins menaçante : "Cessez de nous bousculer sur le chapitre des réformes, si vous voulez que nous participions à la guerre contre le terrorisme !"

Ce chantage prospère sur deux grandes questions : Israël et la montée de mouvements islamistes. Les populations arabes ont, dans leur ensemble, tendance à considérer Israël comme une entité exogène et illégitime, implantée en Palestine par la force, avec le soutien de l’Occident. Si cette façon de voir se trouvait relayée dans un contexte démocratique, et qu’on lui offrait toute latitude de façonner la politique des pays arabes à l’égard d’Israël, les négociations de paix seraient encore plus impossibles qu’aujourd’hui.

Les régimes autoritaires où l’on ne s’encombre pas de parlementarisme, comme en Egypte et en Jordanie (et peut-être bientôt en Syrie), ont bien plus de facilités à entamer des négociations et à signer des accords de paix avec Israël. Le Maroc, la Tunisie la Mauritanie, le Qatar, le sultanat d’Oman ou le royaume de Bahreïn, où il existe toutes sortes de contacts informels et de représentations israéliennes, et où sévissent des régimes non démocratiques, peuvent également décider des relations qui leur conviennent avec Israël.

La montée de l’islam radical n’a pas moins d’effets pervers sur la démocratie arabe. Cette alliance contre-nature entre despotes arabes et Occidentaux dure depuis des décennies, au cours desquelles l’islam radical est apparu comme une force "salvatrice". Si des élections libres et régulières s’organisaient dans un pays arabe, quel qu’il soit, l’islam en sortirait gagnant. C’est ce qui s’est passé en Algérie en 1991-1992, en Irak en 2005, sur la rive ouest et à Gaza en 2006. Ailleurs, comme en Jordanie, au Maroc, au Koweit, au Yémen, et au Bahreïn, l’espace laissé à la démocratie s’est encore réduit, et l’islam l’a immédiatement investi.

L’Occident a laissé passer d’innombrables occasions d’appuyer des régimes qui auraient pu libérer des forces de liberté et de démocratie. Le soutien aveugle de l’Occident en faveur de certains despotes arabes a réduit tout espoir de changement pacifique. L’une des raisons, et non des moindres, pour laquelle le processus démocratique a perdu de son aura et de son potentiel, est que la démocratisation semble conduire à l’émergence de mouvements politiques que les Occidentaux trouvent inacceptables. La notion de démocratie elle-même est usée et tombée en disgrâce, car de nombreuses sociétés musulmanes se radicalisent, ainsi que les communautés d’émigrés à l’Ouest.

L’Initiative de partenariat au Moyen-Orient pour la démocratisation, lancée en 2002 par l’administration du président américain George W. Bush s’est avérée trop modeste et tardive - et elle est morte prématurément. Cet échec est dû, au-delà de l’insuffisance des 29 millions de dollars qui lui ont été consacrés, à la myopie de ses objectifs - et au peu d’intérêt que Barack Obama accorde à la question. Obama encense l’Egyptien Hosni Moubarak, le qualifiant d’homme avec lequel on peut traiter, et cet éloge démoralise l’opposition qui se bat contre l’inamovibilité de ce tyran et les manigances par lesquelles il prépare la succession pour son fils Gamal Moubarak.

Les Etats-Unis ne sont pas les seuls coupables. L’Europe joue un rôle considérable dans le retardement des réformes démocratiques en Libye et en Arabie saoudite. La Libye est devenue la Mecque des dirigeants à l’affût d’investissements et de pétrodollars. La réhabilitation du régime de Kadhafi ne s’est jamais traduite par une quelconque diminution de la répression politique en Libye.

Le cas de l’Arabie saoudite est encore plus éloquent. Les Saoudiens peuvent être sûrs qu’aucun dirigeant européen n’ira soulever d’embarrassantes questions de démocratie et de droits de l’homme. Les Saoudiennes n’ont toujours pas le droit de conduire, de travailler ou d’étudier sans la permission d’un parent masculin. La société saoudienne, comme celles de quelques autres Etats du Golfe, est dénuée du minimum de liberté et de participation politique. Pour justifier ce statu quo, les régimes arabes invoquent leur spécificité culturelle, et les gouvernements occidentaux, pour excuser leurs politiques "non partisanes" vis-à-vis de ces régimes, recourent au même prétexte.

Faites le compte de tous les compromis passés entre Occident et régimes arabes, sans oublier les Israéliens et le facteur islamiste. La conclusion à laquelle on arrive est aussi inéluctable qu’effroyable : dans cette région, la démocratie n’est pas à la portée de l’Occident.

© Project Syndicate, 2010.www.project-syndicate.org. Traduit de l’anglais par Michelle Flamand.

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