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Défense

Taranis ou l’amour des techniques

Alain de Neve, attaché de recherche à l'IRSD

Mis en ligne le 06/08/2010

Taranis est un programme de démonstration technologique d’un drone/senseur de combat. Vers un modèle de combat sans présence humaine, expression de la doctrine du “zéro mort”.Alain DE NEVE, attaché de recherche à l'IRSD.

Son nom évoquait le dieu du ciel et de la foudre dans la mythologie celte. Il s’associe désormais à ce qui s’apprête à devenir l’un des premiers et multiples jalons de l’une des aventures techniques les plus ambitieuses et, somme toute, parmi les plus coûteuses (et donc risquées) que les organisations militaires des Etats industrialisés mèneront dans les décennies à venir. Taranis : tel est le nom du programme de démonstration technologique de drone/senseur de combat (2) conduit sous la maîtrise d’œuvre de BAE Systems présenté le 12 juillet par le Ministry of Defence (MoD) britannique.

Bien que l’industriel s’évertue à rappeler la nature et l’importance des investissements en temps et en financements que ce projet a d’ores et déjà à son actif (estimés à un million d’heures de travail et à 215 millions de dollars U.S.), Taranis, à l’instar d’autres efforts conduits dans le monde dans le domaine des drones de combat, est un commencement et non un aboutissement. Les vols tests débuteront dans le courant de l’année 2011. Ce qui signifie que tant la faisabilité que l’utilité opérationnelle d’un tel système doivent encore être validées.

La question peut être légitimement posée de savoir à quelles fins réelles sera destiné ce dispositif de combat "autonome". Officiellement, l’objectif du MoD est de parvenir à terme à la mise au point d’un système technologique militaire réseaucentré dans lequel la cellule aérienne (un maillon parmi tant d’autres dans l’architecture informatique de combat complexe du programme) serait appelée à opérer sans présence humaine à son bord. Expression paroxystique de la doctrine controversée du "zéro" ou du "moindre mort", Taranis est la traduction technologique d’un modèle de combat désengagé, géré à distance, vers lequel tendent historiquement les armées occidentales (car l’Afghanistan ne sera peut-être pas nécessairement représentatif des évolutions futures des menaces et de nos organisations militaires).

Pourtant, le programme mérite d’être analysé à l’aune des demandes politiques intérieures britanniques et des nécessités bureaucratiques (3). A cette fin, un retour en arrière sur la genèse conflictuelle du projet s’avère indispensable. Car, ce sont peut-être moins les finalités opérationnelles en aval (souvent idéalisées) que les impératifs bureaucratiques intérieurs en amont qui permettent de comprendre la raison d’être d’une telle entreprise. Divers événements et de nombreux revers expliquent l’existence de Taranis. Le programme est tout d’abord l’exutoire des regrets nés de la décision autrefois prise par le Royaume-Uni de participer au projet d’avion de combat de nouvelle génération américain F-35 Lightening II (aussi connu sous sa désignation générique Joint Strike Fighter) conduit par Lockheed Martin. Alors que le F-35 devait originellement permettre au MoD d’assurer au Royaume-Uni une capacité de maîtrise d’œuvre dans les technologies critiques en aéronautique, il est vite apparu que les contrats les plus importants dans le domaine de la furtivité et de l’avionique étaient systématiquement attribués à des sociétés américaines (4). Les transferts de technologies et de savoir-faire de Lockheed Martin vers BAE Systems se sont donc révélés plus que limités. Aussi, Taranis est-il censé permettre au Royaume-Uni de retrouver des compétences clés dans le domaine de l’avionique de combat et d’échapper, en partie, à la domination américaine sur ce marché.

Taranis est aussi le produit des déceptions issues du Projet Churchill à travers lequel le MoD britannique s’était associé aux efforts des Etats-Unis dans le domaine des senseurs aériens de combat et, plus spécifiquement, du programme de démonstration technologique Joint Unmanned Combat Aerial System (J-UCAS) administré par la DARPA, l’US Air Force et l’US Navy. Lorsqu’en février 2006, dans le cadre de la rationalisation opérée par la Quadriennal Defense Review, le DoD choisit de mettre fin au projet, le Royaume-Uni ne peut que prendre acte de la décision. Aujourd’hui, les briques technologiques du J-UCAS servent au développement d’un prototype d’UCAV pour l’U.S. Navy, tandis que l’U.S. Air Force demeure plus discrète sur ses ambitions en matière de plates-formes inhabitées.

L’évocation de ces événements permet aujourd’hui de comprendre les facteurs qui ont conduit le MoD à s’engager dans la conduite d’un projet national de démonstration technologique de cette envergure industrielle et financière. Il est plus que probable que le Taranis réponde avant tout au souci - certes légitime - des bureaux d’études et de conception de préserver un niveau d’expertise critique dans un marché soumis à une forte compétition sur le plan international. En l’état actuel, Taranis est loin de constituer la promesse d’une capacité future pour les besoins des forces armées. Le programme relève principalement d’une volonté d’indépendance politique du Royaume-Uni en matière d’innovation technologique et de la croyance selon laquelle ce système drainera derrière lui inéluctablement des ruptures dans des domaines connexes (intelligence artificielle, nanotechnologies, etc.). Cette volonté n’est pas propre à une nation outre-Manche souvent victime de l’opprobre pour son engagement européen "mesuré". Le paysage européen dans le domaine des drones/senseurs est caractérisé dans son ensemble par un éclatement des programmes ; programmes qui, dans ce secteur, sont fréquemment menés selon des logiques nationales (programme Barracuda, Taranis) ou dans le contexte de coopérations industrielles très limitées entre quelques Etats (programmes nEUROn, Talarion).

Si l’histoire de la guerre a, en large partie, épousé l’évolution des techniques, celles-ci n’ont jamais été en soi créatrices d’organisation. Tout armement, surtout lorsqu’il s’appuie sur des technologies avancées ou émergentes, ne doit son salut que quand un maillage cohérent et équilibré parvient à être établi entre le spécificateur, le concepteur et l’utilisateur final - conjoncture, il est vrai, assez rare. Bien sûr, l’objectif est d’attribuer au système technologique une mission pour laquelle il pourra offrir une solution efficace, efficiente et inédite. Or, dans le domaine des drones/senseurs de combat, l’interpellation que pouvait exprimer en son temps un officier de l’U.S. Air Force à propos de la valeur opérationnelle future de tels systèmes reste toujours d’actualité : "Chacun, affirmait-il, est conscient que les UCAV sont la réponse mais quelle est la question ?"

(1) Les propos exprimés n’engagent que la stricte responsabilité de leur auteur. Le titre de l’article est une adaptation volontaire de l’intitulé de l’ouvrage de Bruno Latour, Aramis ou l’amour des techniques, Paris, La Découverte, 1992.

(2) Aussi désigné UCAV (Unmanned Combat Aerial Vehicle).

(3) Sur cet aspect, nous renvoyons à l’excellente synthèse produite par William Genieys (dir.), Le choix des armes : théories, acteurs et politiques, Paris, CNRS Editions, coll. CNRS Science Politique, 2004.

(4) Hélène Masson, Le Royaume-Uni et le programme JSF/F-35 : un partenariat au goût amer, Paris, Fondation pour la recherche stratégique, Notes de la FRS, 23 mars 2006, p. 11.

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