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Chronique - Courants d’air

L’été au balcon, Noël au charbon

Mis en ligne le 27/08/2010

La liberté de ne pas partir est vécue comme un affront à la société tout entière. Une opinion de Eric de Bellefroid, Chroniqueur.

Un avant-goût de vacances à l’aéroport de Charleroi (Bruxelles-Sud), dont on est revenu dare-dare, en s’enfuyant. La liberté de ne pas partir est vécue comme un affront à la société tout entière.

Tous les mêmes. Le libraire, le légumier, la boulangère, l’agent de quartier. Le même réflexe. Sur leur front, une pâle et muette lueur d’effroi et de stupeur. Comme une envie compulsive de se frapper l’index sur la tempe. Comme ça, vous n’êtes pas parti ? Le regard est dubitatif, presque mauvais. On a l’impression qu’il ne faudrait pas trop insister.

Les vacances - "C’est la vacance des grandes valeurs qui a créé la valeur des grandes vacances", disait Edgar Morin - ne constituent plus seulement un droit de l’homme inaliénable; elles relèvent d’un devoir social, quasiment sociétal. La liberté de ne pas partir, en effet, est vécue comme un affront à la société tout entière. Pire que le tabagisme - fût-ce sur les terrasses de restaurants, où l’on vous considère désormais d’un œil méchant.

Le refus d’obtempérer, et de vous laisser emporter par les flots furieux sur les autoroutes du soleil industriel, fait de vous assurément un empêcheur de danser en rond. Un chercheur de midi à quatorze heures. Un incivique. Un insoumis. Un dangereux subversif. Plus fou qu’à proprement parler mystérieux.

Or, n’exagérons rien. Quand on dit qu’on n’est pas parti, il faut tout de même y apporter une petite pointe de nuance. Cette année, de fait, on a fait une riche découverte. L’aéroport de Charleroi (Bruxelles-Sud !), le temps d’aller conduire les enfants, vaut au moins le détour une fois dans sa vie. Car cette courte excursion en Carolorégie fut édifiante à divers égards.

D’abord, elle nous a offert de goûter un authentique parfum de vacances - toute cette viande humaine, rouge ou blanche, rôtie ou grillée, saignante ou à point -, qui en soi nous aura vite suffi. Mais surtout, ce fut une véritable équipée. Malheur à celui qui ignore qu’il faut emprunter la sortie 24 pour accéder le plus sûrement à l’aérogare. Sinon, bonjour ! Un vrai chemin de croix, où l’on faillit se tuer vingt fois.

Enfin, en fait de congés, ceci était une façon de dire que cette expédition avait achevé de nous vacciner contre la villégiature à tout prix. Mais alors, nous dira-t-on, que fait-on à Bruxelles quand, déjà, l’on n’est pas non plus fana de festivals ? Les gens se diront : qu’est-ce qu’il fait, lui, toute la sainte journée ? Il glande ? Il dort ? Il picole ? Il bricole ? Eh bien oui, exactement, il bricole. Les vraies vacances, c’est ça; c’est aller s’acheter un Kärcher au Brico et un lave-vaisselle en solde au Shopping. S’amuser d’un rien.

Tout cela, on l’imagine, n’est pas sans danger. Car, dans une soudaine frénésie d’activité, que ne se surprend-on à déménager l’une ou l’autre caisse de vieux papiers et journaux périmés. Moment choisi pour glisser magistralement, dans l’escalier du jardin, sur une limace intempestive. Cela n’arrive pas, hélas !, que dans les bandes dessinées, et ça a de quoi vous dégoûter pour toujours de trop vous agiter. Suivre sa pente, disait Gide, pourvu que ce soit en montant. Mais là, on descendait; on dégringolait.

Sans blague, à l’avenir il nous faudra un certificat médical pour rester chez soi l’été. Les gens, toujours si bons, se soucient de votre santé mentale. Il va dépérir ! Il va déprimer ! Si, au moins, il daignait venir à Knokke-le-Zoute pour fêter le quinze août ! Plutôt mourir.

Entre nous, force est d’admettre qu’on s’est ennuyé à mort. On s’est emm à crever. Mais Françoise Dolto ne disait-elle pas que les enfants, par exemple, ne savaient plus s’ennuyer ? L’ennui est une discipline zen. Ça s’apprend. Rigoureusement. Il n’est point tant aisé de se laisser aller, et de faire le vide en soi. Cela demande de l’exercice, une pratique quotidienne. Et c’est beaucoup plus fatigant qu’il n’y peut paraître à première vue.

De toute façon, comme disait à peu près quelqu’un, le plus dur n’est pas d’aller à Alicante, mais bien, décidément, de quitter Genval. Surtout quand on se sait un jour condamné à y revenir.

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