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Témoignage (1/4)
La vie sauve
Mis en ligne le 28/08/2010
I. Auparavant
"Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau."
Paul Valéry. Une opinion de Pierre Mertens, écrivain.
Au sortir de l’adolescence - et dévalant une pente pour le moins mélancolique -, je pensais que je mourrais au même âge que Schubert Pourquoi lui ? Pourquoi trente et un ans ? Pas même l’âge du Christ, ou de Mozart (1) ! Une fois atteint puis largement dépassé ce cap, j’ai toujours estimé que chaque année de plus m’était accordée "par surcroît", comme il est dit dans la Bible. Et voilà que je compte, aujourd’hui, bien plus d’heures de vol que le double de celles qui ont porté le Wanderer au terme de son hivernal voyage
Pastichant et détournant un incipit fameux de Paul Nizan (2), j’assurerai volontiers : "J’avais septante ans. Je ne laisserai personne dire que ce n’est pas le plus bel âge de la vie."
Est-ce pour cela que des amis - de bords intellectuels différents et qui ne se connaissaient guère entre eux - ont jugé bon d’organiser, autour de mon travail, expositions, rétrospectives, débats et lectures, qui se sont étalés sur plusieurs mois, au sein de la prestigieuse bibliothèque Wittockiana et à la si lumineuse librairie Quartiers latins à Bruxelles ?
En parallèle paraissaient une réédition de ma trilogie romanesque "Paysage avec la chute d’Icare" (3), une autre, d’essais critiques (4) et une traduction en allemand d’une sélection de nouvelles (5).
Ne se sont-ils jamais doutés, les comploteurs qui présidèrent à ces rétrospectives, dans quel embarras et quelle appréhension ils m’avaient parfois, malgré eux, plongé ?
Je me demandai si, me penchant sur mon passé, pour en prendre la mesure, je ne courrais pas le risque, Orphée se retournant vers Eurydice, d’en rester pétrifié ?
N’allais-je pas découvrir que mes livres avaient vieilli, blanchi sous le harnais ?
Mais on ne boude pas semblable fête. Aux vernissages et aux rencontres qui se succédaient, je rencontrais, au milieu d’inconnus et de curieux, les compagnons de route que je m’étais fait au fil des jours, réunis un peu tels ceux qui, à l’issue de l’extraordinaire "8 1/2" de Fellini, apparaissent réunis, autour du protagoniste incarné par Marcello Mastroianni, sur la passerelle d’une grande roue foraine symbolisant le temps perdu et retrouvé Et, parmi eux, des lecteurs d’une génération "montante" qui me lisaient avec un autre œil et sous un angle nouveau.
Mais tout cela avait commencé, déjà, l’été précédent sous la forme d’une décade à Cerisy-la-Salle, où des voix d’ici et aussi d’ailleurs - de France, d’Allemagne, d’Italie, ou d’Afrique - avaient croisé leurs points de vue sur une œuvre que, grâce à elles, je redécouvrais comme si elle ne m’appartenait plus en propre : ce peut être une chance d’avoir assez vécu pour connaître cette bienheureuse dépossession.
Et alors ce souvenir troublant. Durant les pauses et les temps libres, je relisais dans ma chambre, aux côtés de mon amie, les épreuves du "Paysage "
Je déchiffrais, avec stupéfaction, la noire féerie d’une enfance d’autant plus cachée qu’à l’époque où je la transcrivais pour la première fois, je n’avais pas encore eu la révélation de mon identité juive Or, que donnais-je à voir ? Un enfant né à l’aube d’une guerre qui n’est jamais nommée - laquelle semble l’état naturel et permanent du monde. Pour les serrures qui scellent son destin, il ne détient nulle clé. Il pose des questions, qui demeurent toujours sans réponse. Sans le savoir, je n’évoquais déjà que cela : le secret de cette clandestinité forcée.
Il n’empêche : de retour sur les lieux en pèlerinage aux sources, tout ce temps que je passai l’œil vissé dans le rétroviseur aurait pu nourrir une inquiétude ou pire : engendrer une nostalgie. N’étais-je pas devenu un has been ?
Et puis, comme pour adresser un pied-de-nez à un épisode malheureux de mon passé - le procès que crurent devoir me faire une Princesse et un Prince de notre pays pour avoir - au travers d’une fiction - brossé un portrait d’eux qui ne leur plaisait pas, la Fondation Prince Pierre de Monaco m’attribua son prix pour l’ensemble de l’œuvre. Je rejoignais, au palmarès, Julien Green, Jean Giono, Jean Cayrol, Pierre Gascar, Marguerite Yourcenar, Pascal Quignard, Marie-Claire Blais, entre autres
On eût pu tomber dans une moins magnifique famille ! J’eus encore droit à un timbre à mon effigie mis en circulation par la régie des Postes Alors que tout le monde correspond par mail, cela me semblait avec raison renforcer mon aspect "anachronique" ! Mais j’apprécie l’idée que, grâce aux timbres, on affranchisse son courrier
C’était l’heure des bilans. Mais n’étais-je pas encore bien jeune pour mon âge ?
De toutes ces "revisitations", j’émergeais avec la ferme intention de passer à autre chose. Bruissant de projets
Pourtant la croisière entreprise devait encore culminer par une ultime étape : un séjour en Allemagne prévu de longue date, où j’allais, en tournée, accompagner des lectures publiques de mes textes traduits.
La veille de mon départ, une rectoscopie de routine révéla l’existence possible d’une tumeur. Un examen plus approfondi devrait en révéler la nature : bénigne ou de celles qu’on a le mauvais goût de qualifier de "malignes" (au sens de démoniaques, bien sûr).
Le médecin eut l’intelligence de me laisser néanmoins partir. Au cas où des symptômes alarmants se manifesteraient, je devrais seulement rappliquer aussitôt. Avant de partir pour le front, je bénéficiais d’une ultime permission.
J’avais un double pèlerinage à accomplir. On m’invitait à Berlin mais je voulais m’attarder, surtout, à Wannsee. On me proposait de prendre la parole à Weimar et Iéna. Mais j’entendais, avant tout, visiter Buchenwald. Donc : me heurter, encore une fois, à l’extraordinaire ambiguïté allemande. Culture et barbarie ; grandeur et abjection.
Et, d’abord, je tins à revisiter la sinistre et somptueuse villa où, au bord du célèbre lac, furent posés les jalons, lors de l’hiver "42", tel un eurêka du diable en personne, de la fameuse solution finale du "problème" des Juifs d’Europe.
Une sorte de musée où se trouvaient reproduites, par l’écrit et par l’image, les différentes phases de l’histoire universelle de l’antisémitisme (dont le nazisme n’aurait été, en quelque sorte, que l’apothéose, et son action génocidaire, un chef-d’œuvre d’inventivité technologique).
Mais, sur le déroulement de la conférence proprement dite, on n’apprenait pas grand-chose. Or, c’était ce qui eût été intéressant. Et, d’abord, le temps que cela avait pris : à peine plus que celui d’un match de foot !
Oui : on aurait aimé savoir ce qu’une quinzaine de hauts dignitaires de la NSDAP (et pas seulement Heydrich ou Eichmann mais aussi, par exemple, un certain Martin Luther !) avaient ingurgité au déjeuner et s’étaient dit en aparté, entre la poire et le fromage, sur leur vie personnelle, leur femme ou leur maîtresse, l’état de leur santé (était-elle bonne, au moins ? C’eût été la moindre des choses ) Le menu était-il à leur goût ? La météo avait-elle été favorable ? Avaient-ils trouvé le temps de faire quelques pas sur la rive, pour se dégourdir les jambes ? Reviendraient-ils ici, en été, avec leurs gosses ? Car on pouvait se faire une idée de l’invraisemblable paix qui régnait là tout autour Entendait-on, comme aujourd’hui, le ronronnement des bateaux et leurs appels de sirènes lorsque ceux-ci approchaient du débarcadère ?
Tiens ! cela me traverse : savaient-ils, ces braves gens, que le génial Heinrich von Kleist était mort - volontairement - ici, à deux pas, un siècle et demi auparavant ? En quelle estime le tenaient-ils : il ne devait s’agir, soyons-en sûr, que d’un sous-homme ?
L’auteur du "Prince de Hombourg" : ce somnambule qui s’était révélé visionnaire. Ce décadent, un novateur. Cet introverti, un activiste. Ce solitaire à la curiosité inlassable. C’est à force de vitalité qu’il fut, sans doute, aspiré par la mort.
Lorsque je fus rejoint par mon amie, nous allâmes, toutes affaires cessantes, nous recueillir devant le petit monument élevé à sa mémoire et, accessoirement, à celle d’Henriette Vogel avec laquelle il partagea son suicide. Elle apparaît plus petite, et en retrait, comme réduite à un rôle subalterne Alors qu’il s’étaient, tout de même, tués ensemble, passant la journée précédente à s’écrire des lettres d’amour dans une auberge de Potsdam, où il l’appelait, entre autres, "son passé et son avenir", "son deuxième et meilleur moi-même". Tandis qu’elle le baptisait : "sa source de vie", "son arc de lumière" Cependant ce déferlement de passion ne les dissuada pas de mettre fin à leurs jours, car elle se savait atteinte par une maladie incurable et lui ne croyait plus à ses possibilités spirituelles de survivre - il avait 34 ans (trois de plus, à peine, que Schubert )
Jusqu’ici, je n’avais éprouvé nul malaise. Je demeurais asymptomatique. La présence de mon amie à mes côtés durant cette traversée d’un pays que j’avais découvert lorsqu’il était divisé ; et d’une ville que j’avais connue encerclée, m’avait, sans doute, empêché de songer à la chose. Je ne vivais pas, déjà, sous le coup d’un diagnostic. Je parcourais seulement un no ill’s land qui me séparait, ici, de là-bas
(1) Pourquoi, lorsqu’on cite, sans plus, "l’âge d’un grand homme", s’agit-il toujours de celui de son décès, et non de son opus magnum ?
(2) "J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie" ("Aden Arabie")
(3) Edition du Seuil, 2009
(4) "Le don d’avoir été vivant", Paris, L’Archipel (Ecriture), 2009
(5) "Nachtrag zur Reise des Kolombus", Aachen, Shaker-Verlag, 2009
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