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Spiritualités
Premier cours de religion
Une opinion de Charles DELHEZ, rédacteur en chef du journal "Dimanche"
Mis en ligne le 07/09/2010
Camp louveteau de Blocry, au grand-duché de Luxembourg. Tout de go, Manon — appelons-la ainsi — une petite louvette, me déclare : je ne crois pas en Jésus ! Et pourquoi donc ? lui demandai-je. "Parce que je crois en moi." Le lendemain matin, au lever du jour, messe pour la meute. Renata — ce sera son nom — participe à la célébration laissée à la liberté de chacune. Elle ne communie pas. Sur le chemin du retour, elle me confie : "Je n’ai pas de religion, mais je crois en Dieu et en Jésus." Ces deux petits dialogues concentrent tout le débat religieux.
L’humanité a émergé au sein d’une nature écrasante et toute-puissante. Qu’est-ce qu’un petit clan d’humains au cœur de la savane, lorsque l’orage peut toujours menacer de ses foudres et que la sécheresse vient compromettre la survie ? Pendant des centaines de milliers d’années, la religion — encore embryonnaire — va permettre à l’homme, de mille et une manières, de prendre conscience de qui il est. La Bible résumera admirablement cela dès la première page : l’homme est cet être appelé à dominer la nature. Pas question, bien sûr, de la dominer de façon éhontée, à la manière industrielle et postindustrielle, mais tout simplement d’y trouver sa place singulière sans se laisser écraser par elle.
Laissons aux anthropologues la tâche d’étudier cette naissance progressive de la religion et, grâce à elle, l’émergence de l’humaine condition. Dans ce processus religieux foisonnant, un chemin spirituel attire notre attention, celui d’Israël. Petit à petit, il transforme l’expérience religieuse, encore très magique jusque-là, en une alliance avec celui qui, unique, est à la source de tout et nomme les humains par leur prénom : Abraham !
C’est au cœur de cette tradition que Jésus viendra apporter son message : Dieu est votre Père — "N’ayez pas peur !" — et vous êtes donc frères et sœurs les uns les autres : "Aimez-vous comme je vous ai aimés". Le christianisme va alors continuer à façonner l’homme, donnant à chacun sa valeur unique. De l’humanité encore grégaire et clanique, il fait naître une société dont les membres sont de plus en plus personnalisés, centres de décision individuelle. Alors que régnait la fatalité, que tout semblait suivre son cours implacable et avoir le dessus sur l’homme, petit à petit, les choses s’inversent : l’être humain, libre, instance unique de décision et d’amour, advient au centre. "L’homme, seule créature que Dieu a voulue pour elle-même, ne se réalise pleinement que dans le don sincère de lui-même", a pu dire le concile Vatican II (GS 24, 2).
Au bout de ce processus, il y a l’être humain, mesure de toute chose. Mais, par sa puissance, il s’isole de la nature, la domine, l’exploite, et l’abîme irrémédiablement — si l’on ne se ressaisit pas à temps. De l’avis de tous, est advenue une société individualiste. "Je crois en moi", disait Manon. Il ne reste plus que moi.
Aujourd’hui, la religion n’aurait-elle pas pour rôle d’inverser la démarche ? Il s’agissait de mettre l’homme au centre et il y est, pour le meilleur et pour le pire. L’urgence est maintenant de lui rappeler qu’il n’y a pas que lui. Etre au centre, sans doute, mais en communion avec les autres (solidarité Nord-Sud, notamment), avec le monde des vivants (la relation au monde animal) et dans une nature à nouveau respectée (l’écologie), mais sans crainte et sans peur, cette fois.
La personne religieuse prend conscience, dans son intériorité, mais aussi en contemplant la nature qui l’entoure et la société qui la fait vivre, qu’elle n’est pas seule, qu’il y a plus grand qu’elle. L’être humain est en effet débordé de toute part : dans son intimité, dans ses relations, dans son ancrage écologique. Telle est bien l’expérience que font ceux qui prennent le temps de s’arrêter, d’écouter leur intériorité, de s’immerger dans la nature, de vivre intensément leurs relations. Je suis enveloppé d’une mystérieuse présence qui me précède et m’emmène au-delà de moi-même. Cela ne supprime en rien la grandeur de chaque personne, cela n’empêche personne de "croire en lui". Au contraire. Je peux croire en moi parce qu’il n’y a pas que moi. La nature elle-même semble m’accueillir et me faire vivre. Cette expérience, le chrétien la décrit dans un langage religieux et parle de Dieu. Et il pousse l’audace jusqu’à s’adresser à lui par la prière — la source de la personne que je suis pourrait-elle être impersonnelle ? Telle est en effet l’expérience du divin : un décentrement qui me permet de me redécouvrir moi-même en relation.
Jadis, on partait de l’évidence de Dieu et l’on en déduisait des dogmes et des rites. Dieu se révèle, disait-on. Aujourd’hui, cette évidence de Dieu a disparu. Mais l’homme reste l’homme, et il fait encore l’expérience du divin, même s’il a souvent de la peine — en toute honnêteté intellectuelle — à le nommer dans le langage des religions. Tel est le défi religieux de notre époque : repartir de cette expérience fondamentalement humaine pour reconstruire les religions avec le matériau de la culture contemporaine. Bien sûr, jamais on ne trouvera les mots exacts. Il faudra toujours se contenter des concepts imprécis, ainsi le mot Dieu lui-même, dont on peut tirer le meilleur et le pire. Il faut cependant accepter, à un moment où l’autre, de nommer cette expérience, sans quoi il devient difficile d’en parler et de dialoguer avec les autres. Longtemps encore, le mot Dieu restera sans doute utile, mais à condition que l’on ne tombe pas dans le piège de le matérialiser ou de le préciser trop au point de créer de l’exclusion plutôt que de la communion.
(*) www.dimanche.be
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