Abonnez-vous a La Libre Belgique

Polémique sur la collaboration

De Wever ou l’habit neuf d’un historien ignorant

Mis en ligne le 29/09/2010

La collaboration, aussi importante en Wallonie qu’en Flandre, n’est plus un sujet polémique pour les historiens de métier. Pas pour le nationaliste Bart De Wever dont la stigmatisation à l’encontre des francophones est son fonds de commerce. Une opinion de Jean-Pierre Nandrin, Professeur d'histoire aux Facultés universitaires Saint-Louis.

Il y a quelque imposture à endosser un habit neuf alors qu’il est rapiécé depuis belle lurette. Bart De Wever n’est pas un historien de métier, comme on continue régulièrement à l’affirmer. Certes, s’il a obtenu une licence en histoire à la KUL où il entama une thèse de doctorat qu’il n’a pas achevée, sa passion pour la politique l’emportant largement sur la pratique scientifique. Il suffit de lire sa dernière contribution au "Standaard" pour se rendre compte qu’il n’a guère suivi, ni lu, les publications sur la Seconde Guerre mondiale et sur les collaborations flamandes et wallonnes. Pour preuve, ces affirmation péremptoires que "la recherche sur la collaboration francophone reste très limitée" ou sur "le mythe wallon encore très répandu que la collaboration fut surtout un phénomène flamand alors que la Belgique francophone résista courageusement". Que Bart De Wever se passionne pour les historiens de l’Antiquité n’en fait pas pour autant un historien aguerri, au courant des dernières recherches scientifiques.

Or les publications sur les collaborations sont pourtant nombreuses et le CEGES (Centre d’études et de documentation guerre et sociétés contemporaines) a été un, mais pas le seul, moteur de ces recherches scientifiques publiées tant par des chercheurs flamands que francophones. Ces recherches très innovantes se sont développées grâce notamment à l’accès plus aisé à des archives contemporaines et à la multiplication de la récolte de témoignages dont le recoupement a permis d’asseoir des vérités bien établies. Ce n’est pas le lieu ici d’en faire la démonstration érudite, mais Bart de Wever aurait au moins découvert, s’il avait été un véritable historien de métier, que la collaboration wallonne fut aussi importante que celle du nord de la Belgique et que sa répression fut tout aussi sévère qu’en Flandre. Il est bien loin le temps où la Flandre était stigmatisée sur cette question. Ce constat ne convient pas à Bart De Wever car il n’aide guère à fonder son programme politique dont la stigmatisation à l’encontre des francophones est le fonds de commerce ; il en fait un outil polémique alors que ce sujet ne l’est plus pour les historiens de métier.

Doit-on s’étonner de la posture de Bart De Wever ? C’est un nationaliste convaincu, et convaincant pour une majorité de flamands, comme l’attestent les dernières élections. Or l’histoire a toujours été le cheval de bataille des nationalistes. Se référer au passé pour fonder une adhésion nationaliste est une constante des politiques identitaires. L’histoire, la religion, la langue, tels sont les trois ingrédients du nationalisme, dont on peut situer l’origine intellectuelle chez certains penseurs allemands de la fin du XVIIIe siècle (Herder notamment), trilogie reprise avec brio par Renan souhaitant, dans le dernier tiers du XIXe siècle, le retour de l’Alsace à la France au nom d’une identité spécieusement démontrée en recourant à un passé lointain, les fameuses "40 000 paroisses de la France profonde" de l’Ancien Régime, comme si la France moderne était déjà dessinée depuis des siècles. Ce type de démarche revient en somme à nier l’histoire, ses évolutions, ses saccades, ses révolutions, ses modernités. Le nationaliste est conservateur par essence ; ce qui a duré est nécessairement bon et si, par les hasards de l’histoire ou la volonté des acteurs, un autre paysage se déploie, s’arc-bouter sur des "vérités" - dont les scientifiques ont démontré l’inanité ou le caractère obsolète - devient le fer de lance soit d’une stigmatisation soit d’une politique identitaire.

En cela, Bart De Wever n’est pas original. Il participe à une lame de fond qui caractérise de nombreux pays d’Europe, ce qu’un historien français, Nicolas Offenstadt, a appelé le retour du roman national. Depuis les années 1990 se répand en Europe le récit national dans l’espace public, expression qui désigne le récit patriotique, unitaire qui insiste sur une histoire longue et cohérente, occultant les pages les plus délicates. Cette posture implique souvent une récupération de l’histoire dans l’espace public au point d’imposer une interprétation unilatérale et risquer de commettre de grossières erreurs ou des simplifications à faire frémir les historiens. Ce fut le cas de l’affaire Guy Môquet en France, dont le président Sarkozy imposa à tout enseignant la lecture de la dernière lettre que ce jeune militant communiste, pris en otage, écrivit avant son exécution en 1941. Cette décision que Nicolas Offenstadt qualifie d’histoire bling-bling met en scène l’émotion plus qu’un rappel à la raison, "une forme de propagande civique et patriotique d’un autre temps", sans aucune mise en contexte historique. Cette lettre devient la référence obligée et imposée aux enseignants, aux valeurs qui caractérisent la France, la distinguant ainsi, implicitement, des autres nations. A sa manière, Bart De Wever endosse le même habit, sauf qu’ici il stigmatise explicitement une catégorie de citoyens, accusée de perpétuer une image négative de la Flandre, ce qui ne devrait que renforcer, à ses yeux, l’agrégation des "citoyens flamands" face à l’adversaire. Comme le mythe national belge n’existe plus, ou n’a jamais existé pour bon nombre de Flamands, il convient d’en reporter l’impact sur les régions.

Les historiens doivent-ils donc faire profil bas face aux usages politiques de l’histoire ? Le politique dispose-t-il du droit imprescriptible de chercher les références qu’ils souhaite, en estimant que l’historien n’a strictement rien à dire sur ces choix ?

Ce courant nationaliste, national dans le chef de nombreux pays, se conjugue avec la montée en puissance d’une quête identitaire de pays à la recherche de balises, que la mondialisation et le phénomène migratoire déstructurent. Le repli national ou régional est-il cependant la solution ? L’histoire en démontre les dangers. "Le nationalisme a conduit l’humanité à la plus grande catastrophe qu’elle ait jamais connue", écrivait l’historien Henri Pirenne en novembre 1917. La guerre, certes, ne se pointe pas à l’horizon, mais bien les replis sur soi, sources de tensions multiples et destructrices. Les historiens se doivent de rester vigilants face à ces récupérations fallacieuses de faits pourtant rigoureusement établis. Encore faut-il qu’ils communiquent mieux l’état de leur savoir, en dehors des revues scientifiques à destination trop restreinte. Depuis quelques années, on ne retrouve plus la rubrique "Histoire" dans les pages "Lire" des grands quotidiens francophones, et "Le Monde" place les rares recensions d’ouvrages historiques sous la rubrique "Essais". Peut-être ce manque de communication et la frilosité des historiens belges pour s’adresser au grand public sont-ils à l’origine du dérapage de Bart De Wever ? On peut le souhaiter, avec cependant un brin de scepticisme.

Autres Informations

Facebook

À ne pas manquer

ESSENTIELLE

Retrouvez toute l'actualité féminine, mode et bien-être sur le site essentielle.be

Voyages

Destinations exclusives et parcours culturels.

Emploi

Trouvez un job

Haut de page