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Une totale méconnaissance
Mis en ligne le 22/07/2011
Dans une tribune intitulée "Vicissitudes et réalités " ("LLB" 15 juillet 2011), M. Pierre Piccinin décrit l’épisode syrien du Printemps arabe comme un " mirage ". Selon lui, le régime de Bashar al-Assad bénéficierait du soutien de la " majorité " de la population en vertu d’un " consensus nécessaire ", nécessaire à quoi, on se le demande.
Le problème que pose cette apologie de la dictature syrienne n’est pas seulement d’ordre éthique. Il réside d’abord et avant tout dans une accumulation de grossières erreurs factuelles qui démontrent une totale méconnaissance de la Syrie.
Selon M. Piccinin, les manifestations ne concerneraient que " trois territoires bien délimités " : la région de Deraa, dans le Sud, la zone frontalière de la Turquie au Nord-Ouest, et la ville de Hama, au centre.
Cette minimisation de l’ampleur géographique du soulèvement est parfaitement inexacte. Après Deraa, les protestations se sont rapidement étendues aux villes de la côte (Lattaquié, Banyas, Jable), aux banlieues de Damas (Duma, Ma’damiyya, Dariya, al-Qabun), aux trois gouvernorats de Syrie centrale (Homs, Hama, Idlib) et, ultérieurement, aux villes de l’Euphrate frontalière de l’Irak (Deir ez-Zor, Abu Kemal). On est donc très loin d’un phénomène "bien délimité " : le régime s’est senti suffisamment menacé par le soulèvement populaire pour envoyer des unités blindées le réprimer dans sept des quatorze gouvernorats du pays. Si un calme précaire est revenu depuis lors dans certaines de ces régions, c’est au prix, à chaque fois, de centaines de morts et de milliers de prisonniers.
Sur la base d’autres affirmations fantaisistes, M. Piccinin explique une partie de ces révoltes par le rôle de minorités ethno-religieuses hostiles à l’Etat central. Selon lui, le nord-ouest serait " la région des Turcomans " qui, " soutenus par Ankara ", revendiqueraient une "autonomie régionale ". Une phrase, trois erreurs. D’abord, il n’existe tout simplement pas de "région des Turcomans" en Syrie, ce groupe ethnique extrêmement minoritaire (tout au plus quelques pour cent de la population) étant éparpillé à travers le pays. Le nord-ouest du pays (Jisr al-Shughur, Maarat al-Numan) est en réalité très majoritairement arabophone. Ensuite, lors des violences qui ont récemment secoué cette zone, il n’a jamais été question de revendications autonomistes : ni dans le chef des protestataires ni même dans le discours du régime, qui n’a jamais prétendu affronter un mouvement ethno-régional mais bien une "insurrection islamiste" sans toutefois avancer d’autre preuve que des clichés de paysans buvant le thé en tenant à la main des fusils de chasse. Enfin, l’idée d’un soutien turc à ce mouvement ne résiste pas à une analyse sérieuse : rien n’effraie plus Ankara que la perspective d’un démantèlement de l’Etat syrien, qui conduirait à la sécession des régions kurdes de ce dernier (Nord-Est) et donnerait un nouvel élan aux indépendantistes kurdes de Turquie.
Dans une autre affirmation farfelue, M. Piccinin décrit la région de Deraa comme le foyer d’une " très large majorité de druzes ". En réalité, la plaine du Hauran, dont Deraa est la capitale, est une région presque exclusivement sunnite (la confession majoritaire en Syrie). Quant aux druzes, ils vivent dans le gouvernorat voisin de Soueida et n’ont joué à peu près aucun rôle dans les événements actuels.
Thomas PIERRET
Chargé de Cours en Islam contemporain à l’Université d’Édimbourg
Auteur de Baas et Islam en Syrie. La dynastie Assad face aux oulémas (à paraître aux Presses Universitaires de France en octobre 2011).
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