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Le clair-obscur d’Amy Winehouse
Mis en ligne le 27/07/2011
Femme dandy aux couleurs du crépuscule, la chanteuse anglaise connut une irrésistible ascension à la célébrité liée à une encore plus incompressible descente en enfer. Elle fit partie de ces artistes pour lesquels "l'être et le néant" constitue comme les deux indissociables faces d'une même médaille existentielle. Une opinion de Daniel Salvatore SCHIFFER, Philosophe, auteur de “Philosophie du dandysme” et “Le dandysme, dernier éclat d’héroïsme”.
C’est une autre icône de la musique pop-rock, Amy Winehouse, qui, deux ans après le décès de Michael Jackson, vient de disparaître en des circonstances tragiquement similaires : "sex, drugs and rock’n’roll" diront ceux qui voudront expliquer ainsi cette attitude extrême, défiant jusqu’à la mort bien plus que la vie, de ces nouveaux maudits, à l’instar autrefois d’un Rimbaud ou d’un Baudelaire, d’un Lord Byron ou d’un Oscar Wilde, des temps modernes.
Et, de fait, la dramatique et misérable fin de ces écrivains d’hier n’est-elle pas sans rappeler celle, tout aussi douloureuse et solitaire, de quelques-unes des rock stars d’aujourd’hui, dont Jim Morrison, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Kurt Cobain et Brian Jones : tous morts également à vingt-sept ans ! Et, certes, la liste de ces musiciens contemporains disparus précocement pourrait-elle s’allonger, depuis des rockers du style Elvis Presley, Eddie Cochran ou Gene Vincent jusqu’à ces plus récents "suicidés de la société", pour reprendre l’expression d’Artaud, que furent Sid Vicious, Ian Curtis ou Jeff Buckley : "Rock ‘N’Roll Suicide" chantait David Bowie dans le légendaire "Rise and Fall of Ziggy Stardust".
"Rise and Fall" ! C’est bien là - littéralement, "montée et chute" - que réside, au niveau de leur vécu, la fulgurante mais tragique dynamique, de leur irrésistible ascension à la célébrité à leur plus encore incompressible descente en enfer, de ces artistes pour lesquels "l’être et le néant", pour s’en référer au chef-d’œuvre philosophique de Sartre, constitue comme les deux indissociables faces d’une même médaille existentielle.
Baudelaire, le dandy le plus flamboyant de son temps avant que la déchéance ne l’emportât, parlait, pour expliquer ce paradoxe comportemental, véritable oxymore vivant, de "double postulation simultanée" : "Il y a dans tout homme, à toute heure, deux postulations simultanées, l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. L’invocation à Dieu, ou spiritualité, est un désir de monter en grade; celle de Satan, ou animalité, est une joie de descendre", établit-il dans "Mon cœur mis à nu". Quant à Wilde, autre dandy à la fin tout aussi dramatique, il ne disait pas autre chose lorsque, quelques mois avant de s’éteindre en une détresse absolue, il écrivait ces mots : "Pourquoi chacun court-il à sa ruine ? Pourquoi la destruction exerce-t-elle cette fascination ? Pourquoi, lorsqu’on se tient sur un pinacle, doit-on se jeter en bas ? [ ]. Dans la fange, seulement, je peux trouver la paix."
Splendeur et misère du dandysme ! Mais, surtout, un dandysme pour lequel la décadence, forme la plus sophistiquée du "romantisme noir", se révèle l’un des axes majeurs de son esthétique même, fût-elle, comme en ces emblématiques cas, une esthétique aux couleurs crépusculaires, à la fois sombres et lumineuses, tel un clair-obscur. Et, en effet, c’est bien un être du clair-obscur, bien plus encore que cet "être-pour-la-mort" que Heidegger inscrivit au cœur de sa métaphysique, qu’Amy Winehouse incarnait.
Albert Camus, dans "L’Homme révolté", se montre, pour décrire ce genre d’attitude existentielle, perspicace sur le plan psychologique : "Le dandy crée sa propre unité par des moyens esthétiques. Mais c’est une esthétique de la singularité et de la négation. [ ]. Le dandy est par fonction un oppositionnel. Il ne se maintient que dans le défi. [ ] Dissipé en tant que personne privée de règle, il sera cohérent en tant que personnage. Mais un personnage suppose un public; le dandy ne peut se poser qu’en s’opposant. Il ne peut s’assurer de son existence qu’en la retrouvant dans le visage des autres. Les autres sont le miroir. [ ] Le dandy est donc forcé d’étonner toujours. Sa vocation est dans la singularité, son perfectionnement dans la surenchère. Toujours en rupture, en marge, il force les autres à le créer lui-même, en niant leurs valeurs. Il joue sa vie, faute de pouvoir la vivre. Il la joue jusqu’à la mort [ ]"
Ainsi, aura-t-on reconnu là, en filigrane, quelques-uns des traits distinctifs d’Amy Winehouse ! Michel Butor, dans ses "Histoires extraordinaires - Essai sur un rêve de Baudelaire", ne fut pas moins fin en son analyse : "Le dandysme, forme moderne du stoïcisme, est finalement une religion dont le seul sacrement est le suicide", y affirme-t-il. Et Sartre, dans son "Baudelaire", de renchérir : "Le suicide est le suprême sacrement du dandysme". Avant d’y préciser que le dandysme s’avère être un "club de suicidés" dont "la vie de chacun de ses membres n’est que l’exercice d’un suicide permanent".
Et, de fait, c’est à une "esthétique de la disparition", bien plus qu’à une "esthétique du paraître", que ce dandysme crépusculaire reconduit, paradoxalement, à travers cet acte suprêmement subversif qu’est la progressive suppression de soi. C’est là ce qu’a compris Bruno Blum dans le portrait qu’il brosse, dans "Electric Dandy", de Lou Reed, fondateur du Velvet Underground : "Reed incarne la transgression des tabous qu’il traite dans ses chansons [ ] Sa rupture avec le rock "classique" indique depuis longtemps une démarche romantique initiale. Mais ce romantisme est devenu ultra-romantique : il est incarné par la vie extrême de Lou Reed [ ]. Poète maudit, mal compris, son image romantique extrême devient symbolique d’un "nouveau" romantisme, le romantisme noir [ ] Un romantisme d’esthète où même la mort peut être romantique. Cette attitude défiante redéfinit le rock&roll avec une arrogance absurde, transcendante, comprise comme sublime [ ], comme un absolu qui peut être vécu avec panache, quitte, au pire - ou au mieux - à en crever. Le dandysme ultime, suicide à petit feu, est le triomphe de l’apparence et du moi".
Françoise Dolto se montre plus radicale encore, mais non moins lucide, lorsqu’elle conclut, en son "Dandy, solitaire et singulier" : "Le dandy naît d’une seule option. Il quitte son propre passé solitaire dont il ne retient rien [ ]. Toutes les valeurs composées et défendues par des hommes sont pour lui frappées de mort [ ]. Il entre dans une dimension nouvelle où, toujours solitaire, il mène sa vie d’artiste, de poète, d’adorateur de beauté froide dans un engagement total. Il incarne pour son temps la figure de proue insensible aux tempêtes, et trace en un style de vie servant d’exemple, son orgueilleux chemin vers l’horizon de sa mort [ ]"
C’est de cette crépusculaire "fraternité stellaire", pour reprendre la formule de Nietzsche, qu’Amy Winehouse, écorchée vive dont l’âme tourmentée vient de lui ôter sa fragile vie, participe désormais pour l’éternité. Bien plus : c’est bien parce qu’elle s’est vue foudroyée en pleine gloire et jeunesse qu’Amy demeurera, pour les générations à venir, un mythe pareil, ainsi que le clama Baudelaire pour définir le dandysme, à un "soleil couchant".
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