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Tintin au pays du journalisme communautaire
Vincent LABORDERIE, Doctorant en sciences politiques
Mis en ligne le 16/11/2011
Symptomatique : alors que Spielberg et Hollywood rendent hommage à la culture belge, les Flamands boudent la fête pour de sombres raisons linguistiques. On imagine la réaction du lecteur francophone se disant qu’il n’y a décidément plus rien à attendre d’une Flandre indécrottablement nationaliste et crispée sur sa langue. Si même Tintin ne rassemble plus les Belges c’est qu’il n’y a vraiment plus d’espoir pour ce pays.
Sauf qu’un examen un peu plus attentif de la question montre que cette information n’en est en réalité pas une. Tout commence sur un blog (13lignes.be) dont l’auteur eut la curiosité d’aller à la source de la prétendue information en consultant les journaux flamands auxquels l’info faisait référence (1). On réalise alors que l’article de "Het Laatste Nieuws" (en réalité un encart d’un cinquième de page perdu en page 11) concerne une tournée d’exploitants de salle expliquant que Tintin faisait un démarrage "ni bon ni mauvais" (2). Plusieurs explications sont avancées. Parmi celles-ci, le nom du film, mais sans aucune connotation communautaire. Il relève simplement qu’appeler "Tintin" un personnage que les Flamands connaissent sous le nom de "Kuifje" ne facilite pas son identification. Simple bon sens marketing. L’article de "Het Nieuwsblad", datant de la mi-octobre, regrette effectivement que l’affiche du film mentionne le titre anglais avec le titre en néerlandais rajouté(3). Or il n’y a pas un mot de Français sur ladite affiche. D’où provient dès lors l’idée d’un Tintin "trop francophone" ? Enfin, si cette interprétation "communautaire" du relatif insuccès de Tintin en Flandre ne repose sur rien, un reportage de la RTBF montre que le fait (mal) interprété demeure inexistant : après un démarrage moyen "Les aventures de Tintin" caracolent en tête du box-office flamand.
Comment expliquer un tel traitement de l’information ? Tout d’abord, l’existence d’un journalisme en ligne dont les contraintes de réactivité absolue s’accommodent mal d’une vérification des sources. On se retrouve trop souvent en présence d’un journalisme "de répétition". L’information passe (de manière biaisée) de journaux flamands à un site d’information francophone pour ensuite être répercutée dans tous les autres. Une sorte de "journalisme du retweet" qui, tels des Dupont et Dupond numériques, répète en boucle : "Je dirais même plus, les Flamands n’aiment pas Tintin".
Mais dans le cas qui nous intéresse, cette répétition n’est pas un simple copié-collé. Dans un univers médiatique où la qualité d’un article se mesure au nombre de clics et de commentaires, il convient de trouver le titre le plus accrocheur et qui correspond le mieux aux clichés déjà imprimés dans les cerveaux francophones : celle de Flamands nationalistes qui les méprisent. Le cliché surfant sur la peur du nationalisme flamand et de la fin de la Belgique, le succès de l’article le reprenant est assuré. Et les commentaires haineux envers "la Flandre" ou "les Flamands" de se déverser sans aucune retenue ni censure. Quant à l’esprit critique, il est rarement présent : si tous les sites reprennent la même information, pourquoi en douter ?
L’information n’est donc pas seulement répétée, elle est aussi déformée et amplifiée. Une explication à ce phénomène est probablement à chercher dans le développement d’un journalisme que l’on pourrait qualifier de communautaire. Celui-ci consiste à systématiquement rapporter et grossir tout problème communautaire réel ou supposé. On part le plus souvent d’anecdotes allègrement généralisées ou montées en épingle - comme la rumeur d’une désaffectation des francophones pour la côte belge du fait du climat communautaire. Les inventions pures et simples - comme l’agression physique d’un francophone à Bruges en raison de sa langue - sont plus rares. On peut également souligner les différences Flamands-Wallons sur les sujets les plus divers, y compris pour quelques pourcents d’écarts (4). Ce journalisme opère comme un filtre, qui ne relate du Nord que les informations qui correspondent aux clichés déjà présents. L’essentiel reste d’inscrire dans le conflit communautaire un événement qui n’a rien à y faire. Le "buzz" est alors à portée de main. Mais là où cette polémique est particulièrement révélatrice à propos de Tintin, c’est qu’elle reprend à l’identique la vision développée par Bart De Wever dans une de ses chroniques du "Standaard" qui avaient fait scandale à l’époque (5).
Comparant Flamands et Wallons face à la collaboration, le président de la NVA caractérisait alors Hergé comme francophone et Willy Vandersteen (le père de Bob et Bobette) comme Flamand. Ce faisant, il s’attaquait à l’idée d’une bande dessiné belge pour, scindant le patrimoine national par anticipation, la transformer en BD wallonne et flamande. La question est loin d’être anodine puisque la "BD belge" est probablement l’un des aspects culturels les plus significatifs de la Belgique. La bande dessinée illustre en effet cette caractéristique typiquement belge d’une limite assez floue entre ce qui est sérieux et ce qui ne l’est pas, distinguant les Belges de leurs voisins tant germaniques que latins. C’est donc tout sauf un hasard si c’est en Belgique que l’on a pu croire que des dessins destinés aux enfants pouvaient devenir un art. Voilà une réalité qui ne cadre évidemment pas avec l’idéologie nationaliste Flamande. Comment un pays qui n’existe pas, un peuple pure fiction aurait-il pu être si exceptionnel précurseur ? En d’autres termes, si la BD belge et ses millions d’albums vendus dans le monde existent, c’est que la Belgique existe. Et il convient de s’attaquer à cette idée.
Or, en donnant l’image d’une Flandre boudant Tintin car trop francophone, le journalisme communautaire reproduit exactement le schéma Deweverien de deux peuples ayant chacun leur bande dessinée propre. Ici comme ailleurs, ce journalisme participe à la Deweverisation des esprits francophones (6). Et, en rabâchant les clichés sur "l’autre" pour communautariser, par souci d’audience, certains faits, contribue à creuser un fossé d’incompréhension et de préjugés entre les deux principales communautés du pays.
Savoir Plus
(2) "Verre van kaskraker", "Het Laatse Nieuws", 31/10-1/11/2011.
(3) "Tintin mag geen Kuifje worden", "Het Nieuwsblad", 14/10/2011.
(4) Le summum du ridicule a probablement été atteint lorsque on a vu titré : "Les hommes flamands se rasent plus les parties génitales que les Wallons " (12/03/2010).
(5) "Vlaamse nazi’s", "De Standaard", 21/09/2010.
(6) Voir à ce sujet : "Belgique, fais-toi peur" de Nicolas Baygert. Lien : http://www.slate.fr/story/40901/belgique-peur
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