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S’amuser jusqu’à en mourir
Isabelle Lemaire
Mis en ligne le 05/12/2011
Tous les jours dans le monde, un jeune meurt des suites du jeu du foulard, de la tomate ou du rêve indien. Sous ces noms innocents, se cachent de terribles formes de jeux d’enfants qui peuvent avoir de lourdes conséquences (voir ci-contre). De l’avis de tous les intervenants présents, il y a quelques jours au palais des Congrès de Liège, une prise de conscience de la pratique des jeux dangereux à l’école et de ses enjeux est urgente et indispensable. Et il faut une mobilisation collective : parents, professionnels de l’éducation, pouvoir politique, services de police, mais aussi les premiers concernés, les jeunes.
Si aucune étude sur le sujet n’a encore été réalisée en Belgique, le professeur en sciences de l’éducation et président de l’Observatoire international de la violence à l’école, Eric Debarbieux, a pu mener en France une longue et rigoureuse enquête auprès de plus de 12 000 enfants âgés de 8 à 12 ans. Invité à présenter ses conclusions à ce colloque organisé par la ministre de l’Enseignement Marie-Dominique Simonet, le professeur a remis en perspective la pratique de ces "jeux" dans un contexte plus large d’autres formes de violences exercées contre des enfants dans le cadre scolaire.
"Tout d’abord, nous avons pu déter miner que ces pratiques dangereuses touchent aussi bien des enfants qui ne rencontrent aucun problème particulier (pauvreté, quartiers sensibles ) que des enfants présentant des caractéristiques propices à l’exclusion comme le handicap, l’origine ethnique ou une orientation sexuelle différente de la norme. Nous avons défini plusieurs types de violences auxquelles peuvent être confrontés les élèves (physique, verbale, sexuelle) ainsi que des degrés de harcèlement. Et l’on constate qu’en moyenne, 10 % des enfants en sont victimes, de manière plus ou moins sévère, et qu’il existe une corrélation entre le harcèlement que l’on subit et la pratique des jeux dangereux. Plus on est victime, plus on y joue."
Selon Eric Debarbieux, les pratiques de jeux de violence pure ou d’évanouissement ne sont pas des jeux solitaires, car elles résultent de la pression du groupe sur les enfants, à l’école mais aussi via les réseaux sociaux et les vidéos où les jeunes se mettent en scène et expliquent la marche à suivre. Et plus globalement, les violences exercées sur les jeunes ont des conséquences redoutables. "Décrochage scolaire, absentéisme, tentative de suicide, dépression, perte de confiance en soi, sans compter les conséquences potentielles à plus long terme. Les enfants harcelés peuvent devenir des adultes dépressifs et les harceleurs des conjoints maltraitants, des délinquants, en décrochage professionnel."
Après le professeur Debarbieux, c’est Françoise Cochet qui a pris la parole. Cette mère de famille française est une pionnière en matière de prévention et d’information sur les jeux dangereux. Ce combat douloureux, elle le mène depuis le décès de son fils, un adolescent bien dans sa peau, retrouvé pendu dans sa chambre à une ceinture de judo. "Il y a 10 ans, personne ne connaissait le jeu du foulard qui, pourtant, existe depuis des décennies. Ce sont les médias qui ont lancé l’alerte. Je me suis alors lancée, avec un groupe de parents de victimes, dans la création d’une association, Apeas."
Françoise Cochet et les membres d’Apeas, qui compte aujourd’hui une équipe pluridisciplinaire (gendarmes, psychologues, avocats ), ont créé des outils pédagogiques de prévention et sillonnent la France pour sensibiliser les jeunes aux risques qu’ils encourent. "Il faut pour cela adopter une méthodologie spécifique. Nous entamons le dialogue en leur demandant leur témoignage sur ces pratiques : les connaissent-ils, y jouent-ils ? Ensuite, nous leur expliquons les conséquences physiologiques des jeux violents par le biais de planches anatomiques par exemple, en nous adaptant à leur âge. Et on les responsabilise en leur demandant d’avertir un adulte s’ils sont témoins de pratiques dangereuses."
Si d’aucuns se demandent s’il est bien raisonnable d’informer à ce point les enfants sur les jeux dangereux, au risque de les inciter à passer à l’acte, pour Françoise Cochet et son équipe, la réponse est claire. "Il faut absolument les informer sur le sujet plutôt que de prendre le risque de voir mourir un autre enfant. De toute façon, les jeunes n’ont aucun mal à trouver des vidéos sur Internet qui en parlent, banalisent le phénomène et rendent ces pratiques accessibles à tous. Nous, nous leur en expliquons les dangers. C’est primordial."
Depuis la fin de l’année 2009, on n’a plus recensé en Belgique le moindre décès de jeunes des suites d’un jeu dangereux qui a mal tourné. Le triste compteur avait pourtant affiché une dizaine de morts entre décembre 2008 et décembre 2009. Le travail entamé par les pouvoirs publics, le monde associatif et enseignant semble porter ses fruits. Mais il reste du chemin à parcourir pour que toutes les violences commises en milieu scolaire soient mieux détectées, prises en charge et prévenues.
Infos : www.jeudufoulard.com
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