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Le prince et l’artiste : une fable ?
Martine RENDERS - Codirectrice du Rideau de Bruxelles de 1992 à 201 -
Mis en ligne le 14/01/2012
Les menaces démographiques et climatiques, la distorsion de l’accès aux richesses, la communication virtuelle et médiatique, la mondialisation cataclysmique des essais et erreurs économiques ont fait exploser notre conscience des frontières et des sociétés organisées en cités, et démultiplié les questions encore insolubles de la gouvernance du monde et de ses 7 milliards d’individus. Paradoxalement, face à ces défis exponentiels, une des réflexions salutaires que pourrait nous inspirer notre état d’homo sapiens serait d’en revenir d’urgence aux fondamentaux de toute réflexion politique, prise au sens premier du terme : l’art de gérer la cité, une communauté que l’on mesure, que l’on croit connaître et dont on perçoit les limites. Pour ensuite passer du proche à l’universel.
C’est ce que me suggère l’évidence, fondamentale selon moi en temps de crise, de préserver à tout prix l’octroi de la subvention dans tous les domaines où elle est vitale. Mais surtout la nécessité d’en comprendre le sens et d’en percevoir la charge symbolique. Venu de subvenir (quel beau verbe transitif indirect !), venir à l’appui, ou même au secours, le mot subvention s’inscrit dans le besoin vital de générosité, de solidarité de tout être humain. Mais présuppose en amont l’activité créatrice, éducatrice ou salvatrice à l’œuvre. Le génie d’une communauté humaine, pourrait-on dire.
Dans le champ du théâtre, que je connais un peu, nous savons que la subvention ne constitue en somme qu’un crédit, accordé à très moyen terme par la société (dont les pouvoirs publics ne sont que les mandataires) en échange d’un travail de production aux retombées considérables, voire incalculables, en biens matériels et en potentiel humain, relationnel, artistique, esthétique, émotionnel, social et dans le cas précis du théâtre, dans bien d’autres domaines plus secrets de la vie ou du rêve. Si ce calcul des retombées matérielles, directes et indirectes, était réalisé un jour dans le cadre d’une recherche sérieuse (avis aux chercheurs de nos universités), il apparaîtrait clairement que ce dépôt confiant que constitue la subvention génère en espèces beaucoup plus que son montant vis-à-vis du corps social des contribuables qui l’accorde. Mais que dire alors des retombées immatérielles ? Serait-ce une vue de l’esprit de parler ici de retombées en nature ? Les rapports entre pouvoir et culture, nous devons avoir le courage de les laisser à l’état de questions jamais résolues, de ne pas les figer en termes de décrets ou de préceptes : "Sans tracer de chemin, de peur de perdre l’étendue", écrivait Henri Michaux.
La notion d’utilité publique, et la culture s’y inscrit au même titre que la santé et l’enseignement, est fragile et dépendante, toujours soumise aux transformations et aux interpellations de nos sociétés développées. C’est exactement là, dans cette mobilité, que se situe l’interaction indispensable et souple des trois pôles sur lesquels repose toute société démocratique : la connaissance, la création, et le politique dont l’arbitrage constant entre valeurs marchandes et non marchandes est le mandat. Sait-on encore ce que nous devons à André Malraux qui, dès 1959, définissait les rapports entre pouvoir et culture en trois questions et zéro réponse : 1° Comment une démocratie pluraliste peut-elle susciter, diffuser et encourager la culture sans faire de choix abusifs ? 2° Comment peut-elle orienter sans imposer, aider sans contraindre ? 3° Comment peut-elle, enfin, découvrir et utiliser les médiateurs d’une action culturelle qui ont, dans la plupart des cas, des attitudes sociales tranchées et rarement conformes au pouvoir politique quel qu’il soit ? (1)
Depuis que le monde (démocratique ?) est monde et que l’Olympe (le Pouvoir) veut asservir le Parnasse (la Poésie), quel plus beau défi pouvons-nous lancer à tout responsable politique qui fait vœu de démocratie que de rester dans ce dialogue jamais achevé avec sa cité, son temps, et ceux qui les peuplent, parmi lesquels les savants, les poètes et les fous (2) ? Car toute politique sincère garantit l’indispensable préservation, parmi d’autres nécessités, de l’art et de la liberté d’expression des artistes et de ceux qui les forment, les accompagnent et les révèlent. Or cette préservation passe par les moyens de leur survie, même si c’est au prix de certains excès que nous devons intégrer sans les accepter, car ils peuvent être le fait de chacun à un moment ou à un autre de son parcours.
Ce que l’on devrait lire entre les lignes des contrats-programmes et des conventions qui lient les créateurs (et leurs opérateurs ou certains d’entre eux) avec les pouvoirs publics, c’est ce dialogue émouvant entre l’artiste et son public. Ou ce devenir du dialogue, puisqu’il est toujours à renouveler. C’est la relation entre l’artiste et l’autre qui l’écoute, producteur aimant le risque et non adepte du seul profit, pouvoir public ou organisateur, tous susceptibles de lui ménager cet espace de liberté d’expression sans obligation de vendre.
Car au plus subtil de son sens, la subvention (tout comme d’ailleurs le mécénat bien compris, le sponsoring intelligemment ciblé, ou même la capacité d’emprunt, d’où qu’elle vienne) organise cette relation non narcissique entre l’artiste et le public. Sans être ni analystes ni économistes, comment ne pas être interpellés par l’anomalie que nous avons mise au monde aujourd’hui : le pôle marchand, en principe créateur de richesses, est renfloué par l’argent public. Accepter qu’il le soit au détriment des acteurs du pôle non marchand serait une aberration que le politique ne peut envisager un seul instant sous peine de régression brutale et d’un bouleversement inacceptable dans l’exercice de nos valeurs citoyennes de pensée, d’altruisme et de respect.
"Ils sont trop, les artistes, trop, les théâtres", entend-on dire ici et là. Mais trop par rapport à quoi ? Admettre de dire ce "trop" c’est présupposer une norme. Les artistes resteront les tenants de libertés parfois bien encombrantes pour ceux qui les écoutent. On voit bien autour de nous, en cette confortable Europe, que les choses peuvent très vite se détériorer dans le champ des libertés de parole et d’opinion, le politique abdiquer, le poétique reculer, la pensée unique et formatée revenir au galop.
Face au déferlement des mises en cause du travail des artistes, face au danger de normalisation ou d’alignement des professions qui font œuvre d’art, nous devons sans cesse nous reposer la question de leur fragile légitimité. Avec le recul, ces propos de l’économiste Robert Leroy apparaissent comme visionnaires. "Pour organiser une société, il ne reste, dans le monde qui est désormais le nôtre, que deux logiques : la première, la voie marchande, la logique du profit, s’apparente au suicide. Ne reste donc que la voie de l’humain Comme Goliath, les entreprises sont puissantes et simples. Comme David, l’homme est fragile et complexe." (3)
L’argent du secteur privé n’appartiendra jamais qu’à ses actionnaires, qu’ils soient institutionnels ou privés. L’argent du secteur public représente l’effort financier de chacun d’entre nous, le fruit du travail de la collectivité. Il appartient au corps social tout entier, au même titre que le livre écrit par le poète ou le philosophe. Il conserve donc toute sa charge symbolique et l’inestimable valeur de la liberté.
La morale de la fable vient de Jack Lang : "C’est le prince qui doit demander audience à l’artiste."
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