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Décret inscriptions : il triche, tu triches, je triche, je suis indigné !

Mis en ligne le 06/03/2013

VIDEO Oui, j'ai triché au grand jour. Si tout contact est perçu comme moyen de sélection voire d'élitisme, nous avançons à grand pas vers un enseignement aseptisé! Or pour l'avenir des jeunes, il faut des écoles de caractère que suivent les parents. Une opinion de Paul-B de Monge, directeur du Centre Scolaire St Michel Etterbeek

Il triche ! Qui cela ? Bon dieu Mais c’est bien sûr, conclut l’inspecteur Bourrel alors qu’il ne lui restait que les 5 dernières minutes "pour résoudre l’énigme des trucs et astuces pour s’inscrire en 1e année de l’école secondaire : à l’école, on triche, voyons !" "C’est bien connu. La tradition se perpétue. Quoi de plus normal ? Donc les directeurs trichent. C’est l’évidence même. D’ailleurs, moi je l’ai vu à la télé. C’était sur une chaîne belge. Une caméra cachée" - Ah bon ? Tiens, n’est-ce pas un peu tricher cela ? - "parcourt un long couloir, un grand collège. Dans l’enfilade, le montage vidéo montre, dans divers bureaux, plusieurs interviews de personnes qui, paraît-il, font des trucs pas très catholiques au moment d’une demande d’inscription en 1e année. Vous voyez bien, au bout du grand couloir, dans l’arrière-boutique, la direction triche." Le problème, c’est que le grand couloir que l’on montre au départ, celui qui permet d’identifier l’école, et les bureaux dans lesquels la caméra vous balade, n’appartiennent pas aux mêmes bâtiments. On coupe, on assemble, on monte et on prouve n’importe quoi. On accuse n’importe qui. La réputation de tous et de personne est faite. On tient les coupables. "D’ailleurs, on le savait : ce sont des tricheurs, les directeurs, dans les écoles"; "C’est pour cela que je ne veux pas y inscrire mes enfants" "C’est pour cela que je veux y inscrire mes enfants" ? Allez savoir !

Oui, je le confesse : j’ai triché mais au grand jour, au vu et au su de tout le monde. Avec la complicité des parents, encore bien. Ils nous ont toujours fait part de leur grande satisfaction de cette tricherie publique. Voici. Dans le collège que je dirige, on accorde une grande importante aux contacts personnels, à une relation de famille, à une école qui ne soit pas un contact de supermarché : "Déposez votre formulaire unique et que votre fils, fille se présente - peut-être - en septembre". Ni bonjour, ni au revoir. "Ici, c’est un guichet. Allez discuter ailleurs." Mais beaucoup d’écoles, la plupart sans doute, souhaitent avoir et garder une relation personnelle avec les enfants et leurs parents; dès le premier contact.

Alors voilà, sur le site internet de l’école, chaque année, avant le début des procédures d’inscription en 1e année, nous invitons les parents et leurs enfants à des assemblées pour leur présenter l’école, son projet; et même pour présenter son équipe, de quoi mettre des visages devant - et non derrière- l’appellation "la direction" ou "l’équipe éducative". Au bas de l’invitation à ces assemblées de parents et enfants - (NB : vu le nombre de familles, nous organisons trois soirées à grand renfort de bonne volonté et de bénévolat des enseignants)- nous avons écrit : la participation à l’assemblée est OBLIGATOIRE. C’était le mot de trop. Nous avons été dénoncés : nous ne respectons pas le prescrit du décret.

Et, en effet, puisque cela n’est pas explicitement autorisé, c’est interdit. Nous avons résisté : l’année dernière nous avons maintenu l’obligation de participer à cette assemblée. L’Administration nous a contactés pour signifier que c’était illégal. Alors, j’ai supprimé "obligatoire". A regret. Mais les parents viennent. Heureusement. Et ils sont toujours aussi satisfaits, qu’ils viennent du Nord ou du Sud, de l’Est ou de l’Ouest.

Illégal !

Revenons donc vers la Loi. Le décret de 97, le fameux décret Mission, dit en son Article 76 : Avant de prendre l’inscription d’un élève, le chef d’établissement porte à sa connaissance ainsi qu’à celle de ses parents [ ], les documents suivants : 1° le projet éducatif et le projet pédagogique du pouvoir organisateur; 2° le projet d’établissement; 3° etc. Et plus loin : Par l’inscription [ ], tout élève mineur et ses parents [ ] en acceptent le projet éducatif, le projet pédagogique, le projet d’établissement [ ] Ajoutons, pour mémoire, que ce projet d’établissement s’élabore sur les principes suivants, nous dit toujours ce même décret : Le projet d’établissement est élaboré en tenant compte : 1° des élèves inscrits dans l’établissement, de leurs caractéristiques tant culturelles que sociales, de leurs besoins et de leurs ressources dans les processus d’acquisition des compétences et savoirs; 2° des aspirations des élèves et de leurs parents en matière de projet de vie professionnelle et de poursuite des études; 3° de l’environnement social, culturel et économique de l’école; 4° de l’environnement naturel, du quartier, de la ville, du village dans lesquels l’école est implantée.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce paragraphe car, s’il permet de superbes projets participatifs, il ouvre la porte à un certain nombre de dérives peu démocratiques ! N’empêche, les projets d’un grand nombre d’établissements sont en effet spécifiques, articulés autour des valeurs et des visées du décret mais enracinés dans l’histoire et la culture spécifique de l’établissement. Ceci fait la diversité de nos écoles et offre de nombreuses possibilités aux parents; de telle sorte qu’ils puissent choisir une école qui corresponde à leur projet et au profil de leur enfant. Et si tel parent choisira l’école X pour l’aîné, il choisira l’école Y pour le suivant.

Or, si tout contact, toute information sont perçus, analysés comme moyens de sélection voire d’élitisme ou d’ostracisme, nous avançons à grand pas vers un enseignement aseptisé, conforme du nord au sud, sans possibilité d’ouverture aux changements, aux adaptations. Cependant, ceci est urgent. Dans notre collège, nous nous efforçons, vraiment, de lutter à la fois contre toute forme de sélection, d’élitisme mais aussi contre l’anonymat; contre l’anomie. Et si nous voulons défendre notre culture éducative - notre projet -, c’est parce que nous y croyons et qu’elle nous passionne. Pourquoi ?

Nous sommes convaincus, avec beaucoup de directions que, si l’enseignement est important aujourd’hui, l’éducation est bien plus essentielle encore pour former, à l’adolescence, des citoyens, des hommes et des femmes attentifs à l’avenir de leur monde, de leur société, de leurs semblables, proches et lointains. "Former des hommes pour les autres" comme on dit chez nous.

Indignez-vous!

Or, cela n’est possible qu’aux conditions suivantes : avoir des relations personnalisées avec les familles, je me répète; mais aussi que leurs enfants restent dans notre établissement pour cette durée longue que nécessite tout travail d’éducation; une relation de confiance qui exige un temps long. Et non une relation consumériste de supermarché. Pour faire société, pour amener nos jeunes à développer un désir et le plaisir de vivre ensemble, les écoles, les équipes, les directions ne trichent pas.

Pour la santé de notre jeunesse. Indignez-vous ! Dans ces mêmes colonnes, il y a quelques jours, on annonçait le décès de Stéphane Hessel. "Indignez-vous. Engagez-vous", a-t-il écrit et proclamé à tous vents. Et ces appels ont résonné aux oreilles et aux cœurs des jeunes, très particulièrement. Pour faire face aux attentes de ces jeunes, pour les aider à se préparer au monde bouleversé et bouleversant qui est à nos portes, il faut des écoles de caractère, qui savent ce qu’elles veulent et où elles vont.

Il nous faut des équipes d’enseignants et des équipes de direction qui attendent et méritent votre confiance. Non votre opprobre. Je suis indigné et le resterai. Non contre les visées démocratiques du décret inscription. Cela est bel et bon. Nécessaire ! Nous, en école, avons le devoir et la responsabilité d’accueillir tous les jeunes, d’où qu’ils viennent, pour autant que nous puissions travailler ensemble, pour eux, à la poursuite de leurs projets ET dans le cadre de "notre" projet.

L’accueil, dans nos écoles, d’un public hétérogène, marqué par une diversité croissante est une nécessité tout à la fois pour leur avenir personnel et pour leur avenir collectif, leur capacité à vivre ensemble. Pour cela, il faut que chaque école affirme fortement son identité; dispose d’une colonne vertébrale souple mais inébranlable. Et que les parents nous suivent. Tel est le cœur de mon indignation. Comme un combat et une espérance pour un avenir à construire.

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