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Opinion - OBJECTIFS DU MILLÉNAIRE
Une faim aussi absurde qu'injuste
Yvon SONDAG
Mis en ligne le 28/10/2005
Comment combler le fossé entre les peuples trop nourris et ceux qui manquent du minimum? Certainement pas en continuant à miser sur une productivité agricole à tout prix.
Ancien coopérant Oxfam-Solidarité et Service civil international
Au cours des dernières semaines, divers médias ont fait écho au cri d'alarme lancé par l'OMS et le Programme des Nations unies pour le développement, nous avertissant que la sous-alimentation continue à progresser dans le monde et que les Objectifs de développement du millénaire fixés en 2000 par les Nations unies pour éradiquer 50 pc (sic) de la faim et de la pauvreté d'ici 2015 ne seront pas atteints «si les tendances actuelles se poursuivent».
La planète compte 148 millions de km2 de terres émergées dont 130,5 millions de km2 de terres fermes (lacs et cours d'eau exclus). Parmi lesquelles 50 millions de km2 de terres agricoles, entre pâturages permanents, prairies temporaires et terres cultivées. Moyennant un jardinage intensif, répondant à des critères à la fois d'économie, d'équilibre biologique et de rendement, dix ares en climat tempéré (cinq en région tropicale) suffisent à nourrir annuellement un individu végétarien (1). Si les terres agricoles étaient jardinées de cette manière, elles nourriraient donc plus de 50 milliards d'individus, sans entrainer la destruction des forêts vierges et des derniers biotopes sauvages, comme il en va actuellement dans l'expansion galopante de l'agriculture industrielle.
Bien sûr, il ne s'agit que d'une approche théorique: du moins, faut-il la confronter à d'autres théories qui, elles, sous couvert de science et de haute technologie, occupent en ce moment toute la place dans les programmes officiels de lutte contre la faim dans le monde.
Sans faire du végétarisme une profession de foi, si l'on ajoute la pêche (qui nourrissait dans sa pratique traditionnelle plus d'un milliard d'individus mais, aujourd'hui hyper-commercialisée, se trouve menacée d'épuisement) ainsi que diverses formes de petit élevage pratiquées par des peuples semi-nomades sur des terres réputées non agricoles notamment en zone forestière ou montagneuse (aussi longtemps, du moins, que les prospecteurs de bois, or, diamant, pétrole, gaz, uranium, etc. ne les en délogent pas), sans oublier des modes alimentaires qui nous répugnent mais que pratiquent toujours certains peuples, telle la récolte d'insectes d'un fort apport protéinique (500 espèces consommées dans le monde), on imagine à quel point avancer le nombre de 50 milliards d'individus capables de manger tranquillement à leur faim n'a rien d'exagéré.
«Tranquillement», c'est bien là la condition la plus difficile à réaliser! Jamais les peuples n'ont pu vivre tranquilles. Ils n'ont cessé d'imposer ou de subir l'épreuve des conquêtes et des invasions, et singulièrement depuis la colonisation européenne. On sait que l'économie mondialisée d'aujourd'hui n'est que le prolongement le plus abouti de cette vaste entreprise de conquête de ressources naturelles et de nouveaux marchés, entrainant partout de graves ruptures d'équilibre alimentaire, des conflits latents, des guerres déclarées, des migrations forcées (comment survivre dans les régions arides où sont parquées la plupart des populations déplacées?).
C'est en cela que les données qui viennent d'être rappelées - et qui ne constituent évidemment pas un plaidoyer en faveur d'une prolifération incontrôlée de la race humaine - ont, du moins, le mérite de démasquer les prétentieuses politiques «humanitaires» basées sur la productivité agricole à tout prix, sans même s'apercevoir que c'est précisément ce mode de production et de consommation qui est la première cause du fossé scandaleux qui ne cesse de se creuser entre les peuples trop (et parfois mal) nourris et ceux qui manquent du minimum vital.
L'Europe utilise sept fois sa superficie agricole en terres du tiers-monde pour produire de quoi nourrir son bétail (il est bien plus avantageux pour nos pays d'aller se servir à bon marché dans un pays du Sud que de produire sur place la nourriture dont nous avons besoin). Même les pays qui souffrent d'une sévère malnutrition (Ethiopie, Soudan, Afrique centrale, etc.) exportent des céréales pour nourrir notre bétail. Le Sénégal est le pays le plus proche de l'Europe dans lequel les légumes peuvent être cultivés en plein air pendant l'hiver. La Banque mondiale finance l'agriculture d'exportation destinée à nourrir les pays riches et à leur permettre d'augmenter leurs profits. Des rapports récents de cette institution sur le Sénégal et la Mauritanie envisagent leur avenir dans les exportations de mangues, d'aubergines et d'avocats. Et que dire du gigantesque commerce planétaire de la banane, du sucre, du café, du cacao, du maïs, de l'arachide, du soja?
«L'agriculture ne sert plus à nourrir les populations, mais à produire des devises», observait déjà en 1980 Robert Linhart dans «Le sucre et la faim» (2).
Le problème lancinant aujourd'hui n'est pas la sous-production, mais la surproduction. L'écoulement subventionné de nos surplus dans le tiers-monde y décourage la production. En outre, ce type d'agriculture est dévastateur. Gavés d'engrains minéraux, de pesticides, d'insecticides, de métaux lourds, et dans les régions d'élevage industriel, de lisiers, fiente, fumiers et autres déjections, les sols agonisent. On va donc aujourd'hui jusqu'à coloniser les derniers massifs forestiers de la planète!
Contre toutes ces évidences, le programme des Nations unies baptisé Objectifs de développement du millénaire a préféré privilégier une série de solutions techniques pour résoudre le problème de la faim et la pauvreté dans le monde. La Banque mondiale et le FMI se sont engouffrés dans les opportunités offertes par ce programme, et à leur suite les «multinationales du développement»... On ne s'étonnera donc pas que cette campagne prolonge l'échec retentissant du programme déjà mis en place le 24 octobre 1970 par l'Onu, et qui fixait l'aide aux pays pauvres pour l'an 2000 (sans bien entendu y parvenir) à 0,7pc du PIB des pays industrialisés.
Aussi longtemps que sévira le mal-développement imposé à la planète par de telles pratiques agro-industrielles, issues du productivisme effréné du monde dit développé, cette aide-là ne sera qu'un leurre. Qui donnera bonne conscience aux nantis tout en consolidant leur position dominante.
(1) Une pratique démontrée depuis trente ans par John Jeavons et son association Ecology Action en Californie.
(2) «Le sucre et la faim, enquête dans les régions sucrières du Nord-Est brésilien», Robert Linhart, Ed. de Minuit, 1980.
© La Libre Belgique 2005
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