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spiritualités

L'islam est une éthique

Ali DADDY

Mis en ligne le 18/04/2006

L'actualité politique alimente l'amalgame entre l'islam politique et l'islam spirituel, entre un islam cruel ennemi de l'humanité et un islam du bel-agir, celui de la foi.

Directeur de «Reflets Magazine» (*)

Auteur du livre «Le Coran contre l'intégrisme»

En matière de croyance religieuse, en particulier pour ce qui est de l'islam contemporain, deux conceptions s'opposent radicalement. D'un côté la conception politique, de l'autre côté la conception spirituelle. La conception politique, c'est ce qu'on appelle l'islamisme. Cette conception politique constitue à mon sens une perversion des valeurs coraniques essentielles. Au contraire, l'autre conception, la conception spirituelle, apparait authentiquement coranique. Elle relève, pourrait-on dire du champ naturel de l'islam, parce que, c'est cette conception spirituelle qui seule est fidèle à l'esprit du Coran.

Croire, être en l'occurrence musulman, adhérer à l'islam, c'est avoir la foi. Or, la foi -dans l'islam en particulier- est une démarche qui procède de la dimension intérieure de l'homme, de son coeur, de son âme, de sa plus profonde intimité; de son humanité, de sa conscience, de son libre-arbitre et de sa raison. C'est ce que dit le Coran. Croire c'est choisir. C'est se déterminer au plus profond de soi-même, face à l'absolu, au divin. La foi ressort par conséquent de la sphère la plus personnelle, la plus essentielle et la plus privée qui soit.

Être musulman est donc de toute évidence une démarche spirituelle, un choix de caractère éthique et non politique. L'islam postule une éthique. Et cette éthique est -ou devrait être- une éthique pacificatrice.

Étymologiquement le mot islâm dérive de la racine slm qui dans toutes les langues sémitiques connote l'idée de paix, l'islam étant la pacification de l'homme avec lui-même, avec le divin et surtout avec ses semblables. La racine a donné salâm (paix, shalom en hébreux), mot que les musulmans utilisent pour se saluer selon la formule consacrée as-salâmou'alaikoum: la paix soit avec vous.

En ma qualité de musulman, j'affirme que mon adhésion à l'islam n'est en aucune façon un engagement de caractère politique mais bien un choix de caractère foncièrement intime et privé. En tant que laïc, en tant que libre-exaministe, j'adhère au principe du libre examen et je revendique le droit d'interpréter le texte fondateur en toute liberté. Le Coran m'en offre et la possibilité et l'invitation.

«Nous l'avons fait descendre en forme de Coran arabe, escomptant que vous raisonniez. Dis: «Ceci est mon chemin. J'appelle à Dieu dans la clairvoyance (la lucidité), moi et tous ceux qui me suivent».» (XII, 2, 108)

Selon un hadith (1) le Prophète aurait revendiqué son droit au doute, à l'instar d'Abraham, qui avait demandé à Dieu de lui montrer comment il ressuscitait les morts (II, 260).

Pour ma part, j'adhère sans la moindre réserve à la conception française de la laïcité selon laquelle l'État est totalement incompétent en matière religieuse et la religion totalement incompétente en matière politique et publique. C'est ce que les Français appellent le principe républicain de la double incompétence. En vertu de ce principe, l'État laïque veille à la liberté des cultes sans en privilégier aucun.

Quiconque entend instrumentaliser le Coran au service d'un projet de domination politique choisit la voie de la dénégation (kufr) au mépris de l'invitation coranique à suivre «le chemin de rectitude» (I, 6).

Le Coran invite son lecteur à passer «des ténèbres vers la lumière» (II, 257). Vouloir voir clair, c'est en appeler à la réflexion et à la raison critique, à l'opposé de l'obscurantisme.

Par obscurantisme, j'entends une lecture aveugle, littérale, sclérosée, archaïque et réductrice du Coran qui refuse la lumière de l'esprit, de la raison et de la libre interprétation ou, pour le dire autrement, du libre examen. L'obscurantisme est le choix de ceux que le Coran nomme dans la belle traduction de Jacques Berque les dénégateurs (kafirin), ceux qui toujours nient les injonctions coraniques de la guidance éthique du bel-agir.

Pour le Coran, «la semblance des dénégateurs est comme de mener à grands cris (un bétail) qui n'entend que l'appel ou l'invective: sourds, muets, aveugles, incapables sont-ils de raisonner!» (II, 171).

Le hadith quant à lui nous dit: «L'encre des savants est plus précieuse que le sang des martyrs».

Pratiquer cette lecture vivante, contemporaine et critique du Coran induit plusieurs conséquences fondamentales:

1) Le principe de liberté de conscience

Tout homme, toute femme est libre de croire ou de ne pas croire. Le Coran déclare: «Point de contrainte en matière de religion» (II, 256) et «Que croie qui veut et que dénie qui veut» (XVIII, 29).

2) Le principe de la responsabilité individuelle

Chacun doit de façon impérative répondre individuellement de ses actes. Le Coran l'affirme de manière implacable: «Celui qui aura fait l'équivalent du poids d'un atome de bien le verra. Celui qui aura fait l'équivalent du poids d'un atome de mal le verra.» (XCIX, 7-8)

3) Le principe du respect d'autrui

«Humains, Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle. Si Nous avons fait de vous des peuples et des tribus, c'est en vue de votre connaissance mutuelle.» (XLIX, 13). On ne saurait mieux inciter au dialogue interculturel.

4) L'exigence éthique du bel-agir ( ihsân)

Inlassablement, de sourate en sourate, le Coran recommande cette parfaite irradiation des conduites humaines par l'éternelle beauté. Le Prophète Muhammad a dit «Dieu est beau et aime la beauté. Lorsque vous posez un acte faites-le bellement».

Et le Coran de préciser: «Dieu aime les bel-agissants» (III, 134). «Appelle au chemin de ton Seigneur par la sagesse et l'édification belle. Discute avec les autres en leur faisant la plus belle part. Du reste, ton Seigneur est seul à savoir qui de Son chemin s'égare, et à savoir qui bien se guide.» (XVI, 125).

Cet appel à agir bellement est tellement fort dans le Coran que c'est non seulement l'homme et la femme qui sont invités à agir bellement mais que Dieu s'impose cette injonction à Lui-même: «Dieu s'assigne à Lui-même la miséricorde» (VI, 54) dit le Coran. C'est-à-dire qu'Il choisit d'aimer et de comprendre l'homme et la femme, ses créatures!

Comment peut-on, face à cette déclaration d'amour, commettre au nom de Celui qui la prononce, le moindre acte de barbarie? Le vrai problème me semble-t-il, c'est qu'il faut inlassablement expliquer le Coran avant tout aux musulmans eux-mêmes. Jaques Berque, éminent traducteur (2) du Coran, a dit: les musulmans ne sont pas à la hauteur de leur texte fondateur», ce qui n'est pas le moindre des paradoxes.

Tel est le message d'un Coran au service de l'humain que d'aucuns s'ingénient à présenter sous les traits d'un islam cruel, grimaçant et ennemi de l'humanité. Il faut reconnaitre que, depuis la révolution iranienne, une certaine actualité politique alimente cet amalgame.

Le christianisme lui aussi a connu des périodes noires (songeons aux buchers de la sainte Inquisition, à la colonisation, ou encore au Ku-Klux-Klan et à l'Allemagne nazie) et il présente aujourd'hui encore des visages peu reluisants: les commandos anti-IVG par exemple ou la croisade anti-préservatif en Afrique alors que le Sida menace de toute part. Mais viendrait-il à l'idée de quiconque d'oser réduire le christianisme aux prises de position de ses factions extrémistes? De même l'Islam doit être considéré dans la diversité de ses courants. Donc sans manichéisme, et sans angélisme.

(*) E-mail refletmaga@yahoo.fr

(1) Propos rapporté du Prophète Muhammad.

(2) Editions Albin Michel

Sous-titre de la rédaction

© La Libre Belgique 2006

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