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ISRAËL-PALESTINE
«Tsimtsum politique»
Rabbin David MEYER
Mis en ligne le 20/05/2006
Pour faire une place aux Palestiniens et un pas vers la paix, le Tsimtsum, concept mystique de la Kabbale, pourrait convaincre le monde religieux juif qui s'accroche à la sainteté de la «Terre d'Israël» à opérer un «retrait éthique».
Membre exécutif du CEJI, centre Européen Juif d'Information, Bruxelles
La paix intérieure ne peut durer longtemps si les armes ne sont pas employées contre les peuples étrangers» (1). C'est par ces quelques mots que s'exprimait il y a déjà plus de cinq siècles le Jésuite espagnol Juan de Mariana, nous amenant ainsi et de façon percutante, à réfléchir sur le fragile équilibre politique qui si souvent régit l'existence interne d'une nation et ses relations avec le monde extérieur. Il semble bien en effet que l'existence de voisins soit souvent la seule garantie contre une guerre civile perpétuelle. Bien triste réalité!
Pour le dire simplement, c'est en effet lorsque la «paix externe» semble se dessiner que les «tensions internes» au sein d'une même nation peuvent nous faire envisager le pire. Cette vision philosophique est belle et bien aujourd'hui la réalité concrète à laquelle l'Etat d'Israël doit se confronter. Depuis les élections d'avril, la politique du nouveau gouvernement d'Ehoud Olmert et de ses partenaires nous fait entrevoir, pour la première fois, la possibilité d'une certaine paix dans la région. Une paix qui ne dépendrait plus du dialogue précaire et instable entre Israéliens et Palestiniens mais plutôt d'une volonté interne à Israël d'aller de l'avant coute que coute et de faire une place aux Palestiniens, avec ou sans accord mutuel.
Parallèlement à ces récents développements, et depuis le retrait de Gaza de l'été 2005, les tensions internes à la société israélienne se font ressentir de façon de plus en plus violente. D'un côté, une tranche de la société israélienne -laïque pour la plus grande partie- favorable au retrait, au compromis et à la reconnaissance de l'autre et d'autre part, le monde religieux qui s'accroche à la sainteté de la «Terre d'Israël» pour qui tout compromis est une trahison, menant à la perte de l'identité juive de la nation et éventuellement à sa disparition finale. Entre ces deux «mondes», une ligne de rupture de plus en plus profonde qui sans doute nous faire entrevoir la possibilité d'une fracture interne dangereuse et définitive.
Face à cette véritable rupture que connait le monde juif israélien aujourd'hui, ne faut-il pas nous pencher sur l'étrangeté véritable de cette situation? Comment est-il possible qu'une politique de sagesse, de paix, de compromis territorial et de reconnaissance des droits de l'autre, bref une politique réaliste et éthique, ne trouve que peu d'écho et de soutien dans le monde religieux? Un univers religieux censé pourtant être le garant d'un enseignement moral millénaire ayant si souvent au travers des siècles mis l'accent sur les concepts de justice, de paix et de respect mutuel. Comment comprendre que dans un monde religieux où l'attachement à «la terre d'Israël» est central, la notion de partage et de reconnaissance de l'autre se trouve soudainement relégué aux oubliettes de l'éthique juive? En d'autres termes, nous faut-il commencer à réfléchir à une nouvelle articulation de valeurs de la tradition juive capable de toucher le coeur et l'esprit de la population religieuse de la société israélienne et l'amener ainsi à soutenir, elle aussi, la politique de désengagement du gouvernement? Comment trouver les mots et les idées susceptibles de ramener l'éthique du respect de l'autre et de la reconnaissance de ses droits à une existence indépendante au coeur de la pensée politique et religieuse d'Israël?
C'est à ce titre que je voudrais suggérer une réflexion politique contemporaine à même de créer un pont et un lien entre l'attachement religieux et émotionnel à la Terre d'Israël d'une part, et la nécessité éthique de la reconnaissance de l'Autre - se traduisant par un retrait des territoires-, de l'autre. Référons-nous à un ancien concept kabbalistique de la mystique juive, le «Tsimtsum». De quoi s'agit-il? Le «Tsimtsum» est très simplement une notion rabbinique émanant de la Kabbale de Louria écrite au XVIe siècle et permettant de décrire le concept de «retrait et de contraction» que Dieu s'impose à lui-même afin de créer une place au monde et aux hommes.
Comme l'écrivait de façon claire et limpide le rabbin Léon Ashkénazi (2), «Dieu arrive à surmonter son Yétser, c'est-à-dire la tendance à occuper tout l'être, pour laisser une place au monde». Cette définition suscite néanmoins une explication supplémentaire. Imaginons le fait suivant: Dieu en tant qu'être infini occupait, avant la création du monde, l'entièreté de l'Espace. Par un acte de sa volonté, Dieu décida de créer le monde et les êtres humains pour y vivre. Mais comment créer l'homme et son monde lorsque tout l'Espace est rempli et occupé par la présence divine? C'est alors, nous enseignent les maitres de la Kabbale, que Dieu «se rétracta» sur lui-même afin de créer un espace vacant, capable d'accueillir le monde et les hommes. Dans ce nouvel espace, Dieu est à la fois «absent» et «présent». Absent, car l'Espace est «vacant» suite à cette volonté de «retrait et de contraction» pour faire place au monde et aux hommes; mais en même temps présent car au départ tout l'Espace est bien rempli de la présence divine. Il y a donc «présence historique» de Dieu et en même temps «absence réelle et concrète» du divin afin de laisser une place à l'autre, c'est-à-dire, à nous êtres humains.
De façon surprenante, ce concept mystique peut être la clé d'une nouvelle réflexion politique et religieuse sur la question de la paix au Moyen Orient et sur l'épineuse problématique du retrait israélien de Gaza et des territoires. En effet, si Dieu est capable d'un tel «Tsimtsum» afin de libérer un espace qui Lui appartient pour faire place au monde et aux hommes, pourquoi ne serions-nous pas capables d'une même «contraction» et d'un même repli sur nous-mêmes; d'un «retrait éthique» de ce que nous possédons pour faire place à l'Autre et donc, en ce qui nous concerne, aux Palestiniens vivant à nos côtés? Plutôt que de parler de «retrait politique» ou de «désengagement», concepts qui rejettent toutes notions de liens historiques, religieux et émotionnels avec la Terre d'Israël, ne faudrait-il pas plutôt parler de «Tsimtsum politique» ou de «retrait éthique» ? Un changement sémantique d'importance car capable de créer ce pont entre un attachement véritable à notre présence sur la Terre d'Israël - que l'on peut nommer «présence historique»- et la volonté de ne pas prendre possession d'une partie de ce qui nous appartient - parlons alors d'une «absence réelle et concrète» - pour faire une place à l'Autre et reconnaitre son droit à vivre à nos côtés?
L'amour de la Terre d'Israël et le respect de l'autre ne sont donc pas nécessairement des concepts incompatibles s'opposant constamment l'un à l'autre. La sagesse mystique de notre tradition nous offre ainsi aujourd'hui une réflexion nouvelle, capable d'ouvrir une fenêtre non seulement sur une vision politique de la paix mais aussi sur la réappropriation de cette «politique de la paix» par la société religieuse en Israël.
La différence entre «désengagement politique» et «retrait éthique» n'est pas que sémantique. Les mots sont ici lourds de sens. La notion de «Tsimtsum politique» peut nous permettre de franchir une étape supplémentaire dans la réflexion religieuse sur la paix et le respect de l'autre qui nous semble jusqu'à présent hors de portée et au-delà de toute imagination. Car il ne s'agit pas simplement d'imiter une action divine en s'appropriant le concept du Tsimtsum des Kabbalistes, ni même de se contenter de créer ce pont entre l'Amour de la Terre d'Israël et la nécessité du respect de l'Autre. Beaucoup plus sérieusement, la «contraction éthique» à laquelle je souhaite me référer nous offre la possibilité d'introduire enfin une dimension morale et religieuse dans la politique de désengagement de l'Israël d'aujourd'hui. Une pensée religieuse sur cette question ne peut pas se contenter ni se satisfaire d'un retrait de certains territoires de la Terre d'Israël motivée par une nécessité «de terrain», liés à une analyse logique et pragmatique de la situation. Il faut plus que cela. Puisque retrait il y a, que ce retrait soit motivé par la volonté morale de reconnaitre qu'afin de faire place aux autres, il faut parfois savoir renoncer à posséder ce qui nous appartient. Il s'agit là d'une démarche positive, respectueuse de l'autre et sauvegardant la nature du lien indissociable entre le peuple juif et sa Terre. Même si cette terre nous appartient, nous devons être capables «de surmonter notre tendance à occuper tout l'Être», car c'est dans cet effort sur nous-mêmes que réside la clé d'un avenir pour cette région du monde.
(1) Juan de Mariana, 1536-1625, «De Rege», publié en 1599.
(2) Léon Ashkénazi, «Le cercle et la droite: transcendance et immanence», in «L'Ecole de la pensée juive de Paris», Pardes, numéro 23, 1997, Paris.
© La Libre Belgique 2006
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