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La critique de la matière
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 22/01/2008
Irlandais protestant d'origine anglaise, George Berkeley étudie au Trinity Collège de Dublin. Il y est ensuite professeur de théologie, grec et hébreu. Heureusement pour la philosophie, il a l'occasion de voyager à Londres - où il fréquente des écrivains comme Swift -, en France et en Italie. Il demeure ensuite en Amérique pendant trois ans, dans l'intention d'y fonder un collège. Si le projet ne vit jamais le jour, Berkeley n'en marqua pas moins les esprits, puisqu'on a donné son nom à une prestigieuse ville universitaire de Californie. En 1735, Berkeley est consacré évêque de Cloyne, dans la campagne irlandaise. Cette nouvelle fonction permet à notre philosophe d'exercer des talents de... médecin, auprès d'une population qui n'en avait pas.
La philosophie de Berkeley - exposée avec style notamment dans "Trois dialogues entre Hylas et Philonous" (autrement dit, entre le défenseur de la matière et l'ami de l'esprit) et dans son "Traité sur les principes de la connaissance humaine" - est avant tout une réaction contre l'abstraction et le matérialisme.
A la suite de Locke, dont il subit l'influence, Berkeley refuse de considérer que les mots abstraits désignent des réalités véritables. L'humain en général n'existe pas, dit-il, mais seulement des hommes et des femmes précis. Le mot "humain" est une étiquette collée sur des individus. Elle est utile pour la conversation mais il faut éviter de s'y accrocher comme à une réalité objective.
De manière plus originale, et contre Locke cette fois, Berkeley rejette la distinction entre qualités premières et secondes. Pour bien comprendre ce point, faisons un petit retour en arrière jusqu'à Descartes. Dans les "Méditations métaphysiques", Descartes demande à son lecteur d'imaginer un morceau de cire froide : il a une certaine odeur, une consistance particulière et lorsqu'on le frappe, il rend un certain son. Supposons alors qu'on le chauffe : l'odeur, la forme, la texture changent. Que reste-t-il du morceau de cire initial ? Une seule chose, répond Descartes : l'étendue, c'est-à-dire le fait que ce corps continue à occuper une certaine portion d'espace. L'étendue est la qualité première des choses, étudiée par la physique et indépendante de nous. L'odeur, la texture et le gout sont des qualités secondes, qui dépendent de notre relation à la chose. Cela parait limpide. Et c'est pourtant ce que conteste Berkeley.
Pour le philosophe irlandais, les qualités premières et secondes sont données en même temps, sans que l'on puisse les départager. L'étendue, en effet, n'est pas immédiatement offerte. En réalité, la grandeur et la distance sont des sensations visuelles et kinesthésiques : c'est mon corps toujours situé dans un espace particulier qui voit. Voilà l'étendue remise en cause comme fait objectif, et avec elle la notion de matière. Les choses existent, bien sûr, mais pas en-dehors de la perception que nous en avons. La matière n'existe pas en-soi mais seulement dans une perception. "Etre, écrit Berkeley, c'est percevoir ou être perçu". D'où le nom d'immatérialisme donné à cette philosophie.
Toutefois, il ne faudrait pas voir en Berkeley un sceptique ou un nihiliste. S'il refuse de dire que le monde objectif - celui de la physique - est premier par rapport à la sensation, il ne récuse pas pour autant l'existence d'un monde extérieur à l'humain. "Ce n'est pas moi qui imagine les objets que je perçois. Ils me sont donnés, dit Berkeley, par Dieu."
Savoir Plus
POUR ALLER PLUS LOIN
George Berkeley, Trois dialogues entre Hylas et Philonous, Flammarion (GF n°990), 1998. Peut-être l'oeuvre philosophique la plus accessible de l'auteur.
Roselyne Degrémont, Berkeley, Ellipses (Philo-philosophes), 2000. Une introduction classique et pas chère.
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