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fiche philo

Fi du vouloir-vivre

Luc de Brabandere et Stanislas Deprez

Mis en ligne le 04/03/2008

Mozart meurt en 1791. L'époque passe au romantisme : Goethe publie son premier "Faust" en 1808 et Mary Shelley écrit "Frankenstein ou le Prométhée moderne" en 1818. Cette année-là, Schubert compose "La Truite". Et en 1824, la 9e symphonie de Beethoven est jouée pour la première fois. La poésie n'est pas en reste : Baudelaire publie "Les fleurs du mal" en 1857. L'hindouisme et le bouddhisme pénètrent lentement en Occident.

Né à Dantzig en 1788, Schopenhauer est le fils d'un marchand cultivé. Son père le baptise Arthur parce que ce prénom se prononce à peu près de la même manière dans toutes les grandes langues d'Europe. Une grande partie de son éducation se passe à voyager, notamment en France et au Royaume-Uni. En philosophie, le jeune Schopenhauer est marqué par Platon, Kant et la pensée indienne, connue en Europe depuis le XVII e siècle. Bien qu'il publie son premier ouvrage en 1813, et son grand livre - "Le Monde comme volonté et comme représentation" - en 1818, ce n'est qu'en 1820 que Schopenhauer reçoit une charge d'enseignement, à Berlin. Ses auditeurs, du reste, sont peu nombreux, lui préférant Hegel, son grand rival. Aigri, Schopenhauer se retire à Francfort en 1831, pour continuer à écrire. Il ne connait le succès qu'à la fin de sa vie, auprès de la bourgeoisie. La reconnaissance des intellectuels ne viendra qu'après sa mort.

Schopenhauer retient de Kant la séparation entre le monde phénoménal - le monde tel nous le percevons grâce à nos sens - et le monde nouménal, le monde en-soi qui est au-delà de notre perception. Le monde nouménal doit exister mais on ne peut rien en dire car on ne pourrait le décrire qu'à travers nos perceptions. Mais alors, ce serait le monde phénoménal. Tel est le raisonnement de Kant. Schopenhauer refuse une telle conclusion. Certes, admet-il, on ne peut connaitre le monde en-soi par nos représentations. Par contre, il est accessible grâce à une expérience fondamentale : la volonté, ou plus exactement le vouloir-vivre. Le monde existe donc comme représentation et comme volonté.

Le vouloir-vivre dépasse ma volonté personnelle, il est la clé de la compréhension du monde. Il est ce qui anime toute chose, ce qui pousse tous les êtres à désirer et à se maintenir en vie. Si Schopenhauer rejoint ici Spinoza, il est beaucoup plus pessimiste que le philosophe hollandais. Influencé par le bouddhisme, il soutient que la vie est fondamentalement souffrance et manque. La vraie souffrance, constate Schopenhauer, ce n'est pas tant de ne pas avoir ce qu'on désire, c'est de ne pas désirer ce que l'on possède. Si bien que la vie est une succession de moments d'envie et d'ennui.

Même l'amour est une illusion. Lorsqu'un homme et une femme tombent amoureux, et qu'ils croient se choisir librement, ils obéissent en réalité sans le savoir au vouloir-vivre, qui les pousse à avoir des enfants pour pouvoir se perpétuer sans fin. Les conjoints, poursuit Schopenhauer, sont comme deux porcs-épics en hiver : ils ont froid quand ils se tiennent loin de l'autre, et ils se piquent quand ils sont trop près.

Vivre est donc absurde. L'histoire n'a pas de sens, contrairement à ce que professe Hegel. Et la tâche de la philosophie n'est pas de comprendre le développement de l'Absolu mais de se libérer du vouloir-vivre. Mais que faire pour vouloir ne plus vouloir ? Le suicide n'est pas une solution, affirme Schopenhauer, car il est encore une action, un vouloir. L'art offre une porte de sortie. Lorsque l'on contemple une oeuvre, en effet, nous oublions nos soucis et nos souffrances. Toutefois, le vouloir-vivre est mis entre parenthèses, il n'est pas supprimé. La morale est une meilleure arme contre le vouloir-vivre, car elle nous pousse à combattre nos tendances égoïstes. Lorsque nous avons pitié de quelqu'un ou de quelque chose, nous cessons de penser à nous.

Mais c'est l'ascèse qui est la véritable solution. Schopenhauer prend pour modèle le renonçant indien, qui s'affranchit de toute volonté propre, de tout désir individuel pour se fondre dans le néant du Nirvâna.

Arthur Schopenhauer, "L'art d'avoir toujours raison", Circé poche, 1999. En philosophie, l'humour et la mauvaise foi sont parfois des qualités.

J.-P. Ferrand, "Schopenhauer", Ellipse (Philo-philosophes), 1998.

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Par son analyse du vouloir-vivre, Schopenhauer a exercé une influence décisive sur Nietzsche, qui lui reprochera néanmoins son refus d'accepter la vie telle qu'elle vient. Les spécialistes de l'Inde ont aussi critiqué son interprétation du bouddhisme et de l'hindouisme, spécialement l'assimilation du néant et du nirvâna. Pourtant, on redécouvre aujourd'hui Schopenhauer. Ainsi, son analyse de l'amour anticipe la sociobiologie. Et son pessimisme séduit une époque désenchantée par les effets pervers de la croissance et du progrès. Ne trouve-t-on pas un écho de Schopenhauer dans l'appel de Comte-Sponville à désespérer ?

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