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Fiche Philo
Agir et croire
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 01/04/2008
Frère du romancier Henry James, William James nait le 11 janvier 1842 à New York. Après avoir étudié la peinture, la chimie et la médecine, il met sur pied le premier laboratoire de psychologie expérimentale des Etats-Unis et publie un monumental traité de psychologie qui sera traduit en allemand, français, italien et russe. Ce n'est qu'en 1897 qu'il écrit son premier livre de philosophie, "La volonté de croire". D'autres ouvrages feront date, notamment "Variétés de l'expérience religieuse", écrit en 1902 et "Pragmatisme", en 1909. Mais en fait, l'intérêt de James pour la philosophie est beaucoup plus ancien. On pourrait même dater très précisément sa vocation philosophique. Le 30 avril 1870, il note : "Mon premier acte de libre arbitre sera de croire au libre arbitre." Incertain quant à son avenir, à la recherche de son destin, James est dépressif depuis deux ans. En lisant les "Essais" du philosophe français Charles Renouvier, il comprend soudain que sa vie n'est pas à découvrir mais à choisir volontairement.
Cet épisode de la vie de James est essentiel pour comprendre sa philosophie. La question qui le hante est celle de la liberté : sommes-nous libres ou complètement déterminés, comme le laisse penser la physiologie ? Indécidable sur un plan théorique, cette question se pose tout autrement dès qu'on l'envisage d'un point de vue pratique. En effet, nous n'agissons pas de la même manière si nous croyons être libres ou si nous pensons être le jouet de notre nature ou du destin. Dans le premier cas, nous nous autorisons à agir; dans le second cas, nous nous résignons à nous laisser faire. Ainsi, choisir le libre arbitre, c'est se permettre de sortir de la dépression. Telle est l'essence du pragmatisme : envisager les conséquences pratiques des questions théoriques.
Le pragmatisme - du mot grec pragma, signifiant action - est une méthode philosophique introduite par Charles Saunders Peirce dans un article de 1878, "Comment rendre nos idées claires". Ce n'est pas une doctrine mais un moyen de résoudre nos problèmes conceptuels. Classiquement, un concept est considéré comme une notion claire et intangible - songeons aux Idées platoniciennes. Dans cette conception, les idées existent en soi et s'appliquent au monde réel lorsque nous les utilisons. Peirce suggère au contraire de tenir compte des conséquences pratiques pour définir une idée. Pour comprendre ce qu'est une boussole, par exemple, il faut savoir à quoi elle sert : son essence et sa vérité dépendent de son utilité.
William James tire les conséquences de cette conception. Pour lui, est vrai ce qui est utile. La vérité est cheminement, elle n'existe pas en soi mais par rapport aux humains. Encore faut-il bien entendre cette phrase. Les détracteurs du pragmatisme y ont vu la philosophie du banquier américain : si ça rapporte, c'est bon. Et Peirce lui-même a tenu à se démarquer de James.
Pourtant, le propos de James n'est pas de cautionner le libéralisme sauvage, envers lequel le philosophe est par ailleurs très critique. L'auteur de "La volonté de croire" cherche une pensée adaptée à un monde en train de se faire, où l'homme est conçu comme processus, où la croyance en la réalité ne va plus de soi, et où on ne parvient plus à agir, faute de confiance. Comment, aujourd'hui, avoir encore confiance en soi, en autrui et dans le monde pour pouvoir vivre ? A cette question, le pragmatisme apporte, non des raisons de vivre, mais une méthode permettant à chacun de trouver les siennes.
Savoir Plus
William James, "Le Pragmatisme", Flammarion (Champs), 2007. James a une qualité trop rare dans le monde des philosophes : il écrit clairement.
David Lapoujade, "William James. Empirisme et pragmatisme", Les empêcheurs de penser en rond, 2007. Un remarquable ouvrage chez un très bon éditeur.
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