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Fiche Philo

Vivre comme un enfant

Luc de Brabandere et Stanislas Deprez

Mis en ligne le 08/04/2008

La première représentation du "Vaisseau fantôme" a lieu à Dresde en 1843. Avec cet opéra, Richard Wagner révolutionne la musique. L'Allemagne devient la première puissance d'Europe : en 1870, une guerre l'oppose à la France, dont cette dernière sortira battue. L'Empire allemand est proclamé l'année suivante.

Friedrich Nietzsche nait en 1844. Il songe à devenir pasteur, comme son père, mais il perd la foi. Il en gardera une grande connaissance de la Bible et une préoccupation constante pour la religion. Etudiant doué, il devient professeur de philologie grecque à l'âge de 24 ans. Il découvre Schopenhauer et se lie d'amitié avec le musicien Richard Wagner, avant de se brouiller avec lui. (Nietzsche pouvait être perfide : un jour, croisant le compositeur dans la rue, il s'élance vers lui, le dépasse et entoure de ses bras un âne, en s'écriant : "Mon cher Wagner !"). Malade - il souffre de troubles oculaires et de migraines -, Nietzsche est contraint de quitter son enseignement dès 1879. Il voyage en Suisse, en Italie et en France, et il écrit. A partir de 1889, il a des accès de démence. Il meurt en 1900.

Toute sa vie, Nietzsche s'est attaché à combattre deux adversaires : l'idéalisme platonicien d'une part, le christianisme moralisant d'autre part. Il leur reproche à tous deux d'éteindre la vie.

La pensée grecque présocratique mêlait subtilement l'excès (symbolisé par Dionysos) et la mesure (représentée par Apollon). Cet équilibre était surtout sensible dans les tragédies, auxquelles Nietzsche consacra son premier ouvrage. Hélas ! tout change avec Socrate. Celui-ci, à en croire son disciple Platon, décrète que notre monde n'est qu'une pâle copie du monde des Idées, lequel est immuable, ordonné et éternel. L'homme a pour rôle de contempler les vérités du monde des Idées, ce qui se fait en réfrénant les passions.

Le christianisme, quant à lui, est coupable de l'invention du péché, qui opprime la vie. Religion du troupeau des faibles, il a réussi à faire croire aux forts que ce qu'ils font est mal. Le plaisir est mauvais. Les instincts sont mauvais. Par conséquent, la vie doit être contrainte et le plaisir interdit. La mission de l'homme est de souffrir ici-bas pour gagner son paradis.

Nietzsche veut lutter contre ces morales mortifères. Il prend le parti de la vie. A la suite de Schopenhauer, il pense que la "volonté de puissance" (le vouloir-vivre) est la clé du monde. Mais à la différence de son inspirateur, il rejette l'ascèse. Il ne faut pas refuser la volonté de puissance, mais l'accepter au contraire. Consentir du fond du coeur à tout ce qui arrive. Et même, ne plus juger en termes de bien et de mal. Il faut dire oui à la vie, à chaque instant. Plus encore, il faut vouloir tous les évènements de notre vie non pas une fois, mais comme s'ils devaient revenir à l'infini (c'est ce que Nietzsche nomme "l'éternel retour").

On le voit, l'enjeu de la pensée de Nietzsche n'est pas moral. Il s'agit de se situer "par-delà bien et mal", non pas pour faire n'importe quoi et traiter les autres n'importe comment, mais pour être dans le courant de la vie. Pour être authentiquement et positivement soi. Cela exige un dur apprentissage, une remise en question des valeurs - que valent nos valeurs ?, demande Nietzsche - et surtout, la capacité de vivre seulement dans ce monde-ci, sans chercher refuge, ni espérer dans un autre monde, en prenant acte de la "mort de Dieu". Pour cela, Nietzsche suggère de "philosopher à coups de marteau", comme un sculpteur qui construit son oeuvre d'art en détruisant un bloc de matière brute.

Tâche presque impossible, surhumaine. Nietzsche l'annonce dans "Ainsi parlait Zarathoustra". Ce livre, écrit pour tous et pour personne, s'ouvre par le récit de trois métamorphoses. L'esprit, proclame Zarathoustra, est comme un chameau : il dit oui à toutes les charges qu'on lui met sur le dos. Il a les reins solides et s'agenouille pour abaisser son orgueil. Le chameau est l'animal du faible, dressé par le platonisme et le christianisme. Mais voilà qu'il se transforme en lion, animal noble et fort, qui rugit et dit "je veux". Cependant, tout ce que fait le lion est négatif : il refuse la charge du chameau, mais ne crée rien. Pour cela, il faut une troisième métamorphose : l'enfant. Celui-ci est créateur et libre. L'enfant est capable de dire oui sans regret, ni remord; il peut vouloir son monde.

Savoir Plus

Friedrich Nietzsche, "Ainsi parlait Zarathoustra", Le livre de poche, 1972. Le chef d'oeuvre de l'auteur, mais peut-être pas le livre le plus simple pour commencer.

Luc Ferry, "Apprendre à vivre. Traité de philosophie à l'usage des jeunes générations", Plon, 2006. Un très beau chapitre sur Nietzsche.

Mardi prochain : Husserl.

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