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Opinion - défense
Otan : les défis de la cohésion
Alain DE NEVE, Galia GLUME Tanguy STRUYE de SWIELANDE
Mis en ligne le 09/04/2008
chercheur à l'Institut Royal Supérieur de Défense (IRSD)et membre du RMES (Réseau Multidisciplinaire d'Etudes Stratégiques) (1)
Galia GLUME,chercheure au CECRI (UCL) et membre du RMES
Tanguy STRUYE de SWIELANDE,chercheur Senior au CECRI (UCL), enseignant aux Facultés universitaires catholiques de Mons (FUCaM) et à l'Ecole Royale Militaire (ERM)
Le Sommet de Bucarest a, une fois de plus, confirmé une tendance déjà inscrite de longue date dans le processus de transformation de l'Alliance : le relationnel transatlantique dépasse de loin l'espace européen "historique" et déborde le cadre strict de l'objet politico-militaire sur le plan matériel (2). Contrairement à une idée répandue, ce dernier Sommet n'aura pas été une étape charnière dans l'histoire de l'Organisation. La Déclaration produite à son issue a certainement généré davantage d'interrogations qu'elle n'a offertes de réponses.
Des ambitions globales
Une première interrogation concerne la composition de l'Alliance et, par conséquent, l'identité même de l'Organisation. L'adhésion des pays de l'Europe de l'Est et de la mer Noire dans un passé récent et aujourd'hui de la Méditerranée (Croatie, Albanie) accroissent l'influence, la profondeur géostratégique et la projection de puissance aussi bien des Etats-Unis que de l'Europe. Cette extension s'inscrit dans un jeu de luttes d'influence géopolitiques, géoéconomiques, géostratégiques et géoculturelles entre Américains, Européens, Chinois et Russes pour la région s'étendant du Maghreb au Pakistan. C'est à l'aune de ces éléments qu'il faut comprendre le projet, défendu ardemment par quelques Alliés, d'intégrer l'Ukraine et la Géorgie dans le Plan d'action pour l'adhésion.
Face à cette politique "de la porte ouverte", les réactions russes ne sont point fait attendre. La Russie a ainsi pu brandir à la fois la menace énergétique, déclarer son retrait du Traité sur les forces conventionnelles mais aussi agiter la menace d'une reconnaissance des régions séparatistes de Géorgie : l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud. L'objectif des anciens pays de l'Est est évident : créer un "cordon démocratique" reliant la Baltique à la mer Noire afin d'endiguer toute influence russe. Ce qu'Antony Lake, Conseiller à la sécurité nationale de Clinton, appelait dès 1993 la stratégie "d'élargissement", vers l'Est, de la zone d'influence, de sécurité et de prospérité contrôlée par les Américains.
Une seconde interrogation a précisément trait à l'étendue de la zone "d'intervention" de l'Otan. Celle-ci s'étend actuellement jusqu'aux confins de l'Asie centrale, voire même à l'Afrique (Dialogue méditerranéen, opération "Active Endeavour"). L'extension de cette zone, au-delà du territoire des pays membres de l'Alliance, avait été initiée dès 1992 dans les Balkans : l'Otan assure d'ailleurs toujours le maintien de la paix au Kosovo, et elle est restée présente près de dix ans en Bosnie avant de passer le relai à l'Union européenne fin 2004. En Afghanistan, elle dirige actuellement la Force internationale d'assistance à la sécurité (Isaf) tandis qu'elle soutient, en Irak, la division multinationale sous commandement polonais ainsi que le processus de formation des élites militaires du nouveau régime. Depuis 2005, elle soutient aussi l'Union africaine pour le déploiement et les rotations de plus de 20 000 hommes au Darfour.
Ces élargissements successifs de l'Alliance, de même que l'extension de ses zones d'intervention ont grandement compliqué la lecture de l'architecture de sécurité européenne.
Un chantier institutionnel ouvert
Force est de constater que l'Otan connait donc un réel "mal-être", et ce malgré les orientations stratégiques nouvelles vers lesquelles l'Organisation a choisi de porter son action. Quoique moins prégnantes par rapport à 2003, des dissensions notables subsistent aujourd'hui sur le devenir de l'Alliance. Qu'il s'agisse de la récente reconnaissance par les Etats-Unis de l'autonomie d'action de l'Europe, ou de la montée en puissance prudemment "jaugée" de l'Europe de la défense au sein de l'Otan - qui se souvient encore du débat relatif à l'identité européenne de sécurité et de défense ? -, ces avancées diplomatiques peinent à dissimuler les lézardes de l'édifice doctrinal de l'Alliance.
Quelques années plus tôt, une tentative de refonte du Concept stratégique de 1999 avait été initiée, ceci afin d'intégrer les données nouvelles issues de l'environnement post-11 septembre. Plusieurs pistes de travail avaient alors été envisagées. La première, défendue par le Groupe de réflexion de Varsovie, reposait sur la nécessité d'une réécriture radicale du Concept stratégique. Cette suggestion reçut un accueil plus que mitigé au niveau des Alliés par crainte qu'un tel exercice ne débouche sur une crise institutionnelle ouverte dont l'Otan ne serait pas sortie indemne.
Une seconde piste de travail proposait la parution d'un "rapport Harmel bis" avec pour tâche d'esquisser les buts et missions futures de l'Alliance. Cette approche portait toutefois, elle aussi, en son sein les germes d'une déstructuration non moins risquée. Une troisième solution résidait enfin en l'écriture de Directives politiques globales (DPG) que les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Alliance approuvèrent finalement en date du 29 novembre 2006. Solution consensuelle, car bâtie sur le plus petit dénominateur commun entre les Alliés, les DPG présentaient l'avantage d'éviter une remise à plat complète de la structure doctrinale de l'Alliance et échappaient à la symbolique forte d'un rapport Harmel bis. Les DPG ne remplacent donc pas le Concept stratégique de 1999, elles se contentent de l'appuyer.
Des perspectives opérationnelles incertaines
Ce chantier réflexif n'a pas permis à l'Alliance d'apporter des réponses claires à l'endroit de ses fonctions opérationnelles futures. Les opérations en Afghanistan posent d'ores et déjà la question de la répartition des risques entre Alliés et celle du rôle de l'Otan dans l'espace eurasiatique.
L'ISAF est actuellement devenue, sur chacun de ces aspects, un véritable test pour l'avenir de l'Alliance. De son issue dépendra la nature des opérations futures de l'Organisation et, plus précisément, la réponse à la question existentielle qui lui est posée : l'Otan peut-elle - doit-elle - étendre ses missions à des opérations extérieures impliquant le combat ou doit-elle se "limiter" à des fonctions de stabilisation, de maintien de la paix et de reconstruction ?
Une défense antimissile parcellaire ?
La Déclaration du Sommet indique, enfin, que l'Otan s'engagera dans l'élaboration d'un système de défense active destiné à compléter le Missile Defense américain. Il apparait en effet clairement que la couverture que pourraient apporter les éléments du bouclier américain en Europe n'englobera pas, dans un premier temps, l'essentiel de la péninsule balkanique pas plus que le territoire turc contre des vecteurs assaillants. Cette situation risque de se révéler dommageable, parce qu'elle conduit à l'établissement d'un différentiel - fût-il provisoire - de sécurité entre les Etats de l'Alliance.
Une lecture entre les lignes de la Déclaration permet de comprendre qu'il revient donc aux Européens de non seulement établir, au sein de l'Otan, un consensus politique sur une défense antimissile de territoire (celui portant sur la défense antimissile de théâtre est déjà acquis de longue date) mais aussi de développer et organiser sur un plan industriel les briques technologiques déjà existantes (Aster, MEADS, etc.) qui pourraient, demain, venir s'atteler aux éléments du systèmes de défense antimissile américain.
Bien plus problématique sera, toutefois, la capacité diplomatique réelle des Alliés à convaincre la Russie de rejoindre "en temps opportun" le système. Cette perspective, si elle venait à se confirmer, constituerait un véritable défi pour la structure décisionnelle Otanienne qui se trouverait confrontée à d'âpres négociations en matière de commandement et de contrôle du dispositif de bataille (Battle Management Command, Control and Communication - BMC3).
***
Depuis la fin de la guerre froide, l'Otan a su se transformer en termes de missions, de composition, de partenariats. En près de deux décennies de mutations, elle a dépassé les risques d'anachronisme qui pesaient sur elle et est devenue la plus grande alliance politico-militaire au monde. Au risque d'un autre défi : celui de sa cohésion.
(1) Web www.rmes.be
(2) Notons que le Traité de Washington ne limite point les compétences de l'Otan à la seule dimension militaire.
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