La Libre.be > Débats > Opinions > Article
fiche philo
Observer ce qui se montre
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 15/04/2008
Né en 1859, Husserl étudie les mathématiques avant de passer à la philosophie. Il enseigne d'abord à Halle puis à Göttingen et enfin à Fribourg-en-Brisgau, où Martin Heidegger devient son assistant. Affinant sans cesse ses idées, il publie beaucoup : "Recherches logiques" (à partir de 1900-1901), "La philosophie comme science rigoureuse" (1911), "Méditations cartésiennes" (1931), "La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale" (1936)... Il écrit encore plus, inventant même une sténographie pour pouvoir rédiger plus vite. Au total, 40.000 pages de notes, conservées dans un fonds d'archives à la KUL et à l'UCL. Les manuscrits furent remis par la veuve d'Husserl au Père Van Breda, qui les ramena d'Allemagne à bicyclette. En effet, Husserl étant né juif - il s'était converti au luthéranisme à l'âge de 27 ans -, il avait été interdit d'enseignement en 1936 et son travail risquait d'être détruit par les nazis.
Comme beaucoup de mathématiciens de son époque, Husserl commence par défendre l'idée que les nombres n'existent que dans l'esprit humain. Sous l'influence de Franz Brentano, il comprend pourtant que cette conception psychologique ôte toute objectivité aux mathématiques et à la logique. C'est alors qu'il développe ce qui deviendra la phénoménologie. Inversant complètement sa perspective, il soutient que les mathématiques et la logique n'existent ni dans la pensée (psychologisme) ni dans le monde sensible (empirisme) mais qu'elles sont un objet de conscience.
La conscience, en effet, n'est pas un réceptacle passif qui se remplirait d'idées comme un seau se remplit d'eau. Elle est au contraire toujours "conscience de" quelque chose. C'est-à-dire qu'elle a un rôle actif, elle est reliée à ce qu'elle pense, voit ou veut. Elle est toujours une intention, elle vise sans cesse les pensées et les choses, comme un archer pointe sa flèche sur une cible. Ainsi, les mathématiques et la logique trouvent une objectivité : elles existent comme ce qui "se montre" à la conscience. D'où le nom de phénoménologie, qui vient de deux mots grecs signifiant "science de ce qui apparait". D'où aussi une nouvelle méthode, distincte de l'empirisme (pour qui le sens est dans la matière), du rationalisme (le sens existe dans un monde des idées ou en Dieu) et du criticisme kantien (le sujet crée le sens). La phénoménologie met le sens dans le lien entre la conscience et les choses.
Cette approche permet à Husserl de renouer avec le vieux projet de Descartes : fonder une science sûre, à l'abri du relativisme et du naturalisme. La méthode de cette science phénoménologique consiste à prendre pour fondement ce qui se présente à la conscience : le vécu. Contre le relativisme, la phénoménologie soutient que le vécu qui se présente à la conscience - ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qu'on pense - a une vérité, celle d'être chose vue, entendue ou pensée. Ainsi, même si je rêve que je suis un papillon, il y a une vérité qui est que je rêve ! Contre le scientisme, la phénoménologie souligne que les mathématiques sont déjà une abstraction de la réalité. Bien entendu, je peux mettre le monde en équations et dire par exemple que la terre tourne autour du soleil. Mais mon expérience première - mon vécu - me fait voir que le soleil est une boule jaune qui tourne autour de la terre. C'est ce vécu qui est le point de départ de notre connaissance. C'est de là qu'il faut partir pour fonder les sciences.
Edmund Husserl, "La philosophie comme science rigoureuse", PUF (Epiméthée), 2003. Un texte de Husserl accessible.
Jean-François Lyotard, "La phénoménologie", PUF (Que sais-je ? n°625), 2004. Une réédition d'une introduction classique à la phénoménologie.
Savoir Plus
Edmund Husserl, "La philosophie comme science rigoureuse", PUF (Epiméthée), 2003. Un texte de Husserl accessible.
Jean-François Lyotard, "La phénoménologie", PUF (Que sais-je ? n°625), 2004. Une réédition d'une introduction classique à la phénoménologie.
Mardi prochain : Russel.
Plus qu'une philosophie constituée, la phénoménologie est une méthode pour refonder le savoir à partir du seul point de départ incontestable : notre vécu. C'est pourquoi elle a pu inspirer des philosophies aussi différentes que la métaphysique de Heidegger, l'existentialisme de Sartre, l'anthropologie de Merleau-Ponty, l'éthique de Levinas ou encore l'herméneutique de Ricoeur. C'est aussi la raison pour laquelle elle a pu être adoptée par des disciplines aussi diverses que la psychiatrie, l'histoire des religions et même l'éthologie.
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...