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Fiche Philo
Le kinésithérapeute ordinaire
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 29/04/2008
Ludwig Wittgenstein est une sorte de martien de la philosophie. Né en 1889 à Vienne, dans une riche famille d'industriels, Wittgenstein entame des études d'ingénieur en aéronautique, qu'il abandonne en 1911. Sur les conseils de Frege, il s'inscrit aux cours de logique et de mathématiques de Russell. En 1913, il disparait en Norvège puis s'engage dans l'armée autrichienne. Il redonne signe de vie en 1919, annonçant que, prisonnier des Italiens, il vient de terminer un manuscrit mettant un terme à tous les problèmes logiques discutés à Cambridge : le "Tractatus logico-philosophicus". L'ouvrage d'une centaine de pages fait l'effet d'une bombe, bien qu'il soit d'une technicité telle que Wittgenstein s'estime incompris de tous ses lecteurs. Il ne publiera plus rien de son vivant, mais il continuera à noter ses idées philosophiques sur des carnets, rédigeant au total 30 000 pages. Il donne aussi des cours à Cambridge, qu'il quitte épisodiquement pour occuper les fonctions d'instituteur de campagne, jardinier dans un monastère et architecte. Cet homme excentrique refusera aussi l'héritage de l'immense fortune familiale et ira vivre reclus dans une cabane qu'il construit, de ses mains, en Norvège. Il meurt d'un cancer en 1951.
Le "Tractatus logico-philosophicus" est une réflexion sur ce qu'on peut dire du monde, dans la ligne de l'atomisme logique de Russell. Le monde est un ensemble de faits élémentaires - atomiques - vrais ou faux comme "la porte est fermée" ou "la rose est rouge". Ces faits peuvent se combiner entre eux grâce à ce qu'on appelle des connecteurs logiques (et, ou, non, implique) pour former des énoncés plus complexes, tel "Ludwig ferme la porte et la rose est rouge". Le langage logique, parfaitement clair, donne une image de la réalité. Quant à ce qui échappe à cette description des faits du monde - l'éthique, la métaphysique, l'esthétique - on ne peut rien en dire. D'où l'aphorisme célébrissime qui clôt le "Tractatus" : "Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence."
De manière surprenante, Wittgenstein modifiera profondément ses conceptions (au point qu'on parle d'un second Wittgenstein), abandonnant même l'idée que la réalité se décrit au mieux par un langage logique. Désormais, il pense que le monde se dit dans le langage ordinaire. "Comprendre, dit-il, c'est décrire l'usage que nous faisons de notre langage dans une situation donnée." Car, bien sûr, on ne parle pas n'importe comment. Chaque contexte implique un certain nombre de règles précises, un jeu de langage particulier. Par exemple, on ne s'adresse pas à un professeur ou à son patron de la même manière qu'à un bébé ou un étranger qui demande l'heure. Tous ces contextes révèlent quelque chose de notre société, de qui nous sommes, mais aussi de nos manières d'être au monde et, finalement, de la philosophie. Ainsi, dans "De la certitude", Wittgenstein interroge les différents usages de la phrase "je sais" pour découvrir ce qu'est le savoir : on dit "je sais" lorsqu'on croit qu'on a des raisons justes d'affirmer quelque chose, ou que l'on pense être infaillible sur un sujet donné... Déterminer ce qu'est savoir n'est donc pas une question d'épistémologie mais de grammaire !
On le voit, cette méthode d'exploration du langage ordinaire est très éloignée de ce que l'on entend généralement par philosophie. Cette dernière devient une occupation occasionnelle, à laquelle s'adonner lorsqu'il est nécessaire de dissoudre de faux problèmes qui nous obsèdent ou, comme le dit Wittgenstein, des "crampes mentales". Dans cette conception, le philosophe n'a pas une position de surplomb sur le monde, d'où il départagerait le bien du mal. Bien plus modestement, il est plutôt une sorte de kinésithérapeute de l'esprit, qui accomplirait surtout un travail sur lui-même.
Savoir Plus
Ludwig Wittgenstein, "De la certitude", Gallimard (Tel n°121), 1976. Le dernier texte de Wittgenstein, terminé juste avant sa mort.
Jean-Pierre Cometti, "Philosopher avec Wittgenstein", PUF (L'interrogation philosophique), 1996. Une très bonne introduction à Wittgenstein, pour lecteurs avertis.
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