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J'existe grâce à l'Autre
Luc de Brabandere et Stanislas Deprez
Mis en ligne le 27/05/2008
Emmanuel Levinas nait en 1906, à Kaunas en Lituanie. Juif, il fait ses études secondaires en Lituanie et en Russie, avant de s'inscrire en philosophie à Strasbourg. En 1928 - 1929, il suit les cours de Husserl et Heidegger à Fribourg. Il est l'un des premiers à introduire la phénoménologie en France et traduit les "Méditations cartésiennes" de Husserl. Naturalisé français en 1930, il est enrôlé dans l'armée au début de la Seconde Guerre mondiale. Prisonnier de guerre, il échappe aux camps de concentration où périt une grande partie de sa famille. Ce traumatisme donnera un indéniable tour éthique à sa philosophie. Après la guerre, Levinas sent la nécessité de ranimer le judaïsme et dirige l'Ecole normale israélite orientale. Mais il continue à écrire de la philosophie : en 1962 parait "Totalité et infini", et en 1974 "Autrement qu'être ou au-delà de l'essence". Levinas devient professeur d'université sur le tard, à 58 ans, à Poitiers, Paris-Nanterre et la Sorbonne.
On peut voir dans la pensée de Levinas une réponse à celle de Heidegger et une tentative pour surmonter les impasses de la philosophie occidentale. Celle-ci, on le sait, est une réflexion sur la métaphysique, que Heidegger renouvela en voyant dans l'Etre une dynamique : l'Etre est ce qui donne la vie en abondance (es gibt, en allemand). Contre cet optimisme ontologique, Levinas voit dans l'Etre un "il y a" anonyme, un bruissement affolant qui nous emprisonne.
Comment s'évader ? (Le premier grand texte de Levinas s'appelle "De l'évasion"). Certains tentent de s'approprier les choses, de les dévorer, comme le "Maitre Gaster" de Rabelais. D'autres essaient de trouver le salut par la connaissance. Mais comprendre, c'est prendre avec, donc c'est toujours posséder. Le rapport aux choses ou aux idées nous laisse dans notre solitude, nous englue dans l'il y a.
Une seule échappatoire : la relation avec un autre. L'autre, en effet, n'est pas et ne sera jamais une chose. Quand bien même on voudrait avoir prise sur lui, on n'y parviendrait pas. On ne possède pas l'autre, il est toujours à découvrir. Les amants le savent bien : l'autre n'est pas entièrement ce qu'on croit. Les parents aussi savent que leurs enfants sont plus qu'eux-mêmes. Mais en fait, ce constat vaut pour tout humain : l'autre est irréductible à l'idée que je m'en fais. Et pour cette raison, il m'empêche de me suffire, il me sort de ma solitude, il éventre la totalité de l'Etre. Par l'autre, je suis autrement qu'être.
L'autre, en un mot, me transcende. Levinas a puisé cette intuition fondamentale très tôt, dans la Bible. Pour le judaïsme, Dieu est le Tout-Autre, dépassant tout ce que je peux croire de lui. Il est aussi celui qui donne la vie et la Loi. Car la relation à l'autre, insiste Levinas, est d'emblée éthique : l'autre est celui qui me dis "Ne me tues pas" ! Bien sûr, je possède la capacité de tuer, c'est une évidence. Mais j'existe - je sors de l'il y a - seulement à partir du moment où je ne tue pas l'autre et où je prends soin de lui. A ce moment-là, j'entre dans la relation, et ma vie trouve un sens.
On le voit, l'éthique est première par rapport à la métaphysique. J'existe d'être responsable d'autrui, de regarder son visage, d'entendre son appel à l'aide et de lui répondre "Me voici".
Emmanuel Levinas, "Ethique et infini", Le livre de poche (biblio essais n° 4 018), 2001. Le texte d'une série d'entretiens radios. Lumineux.
Salomon Malka, "Levinas. La vie et la trace", Albin Michel (Spiritualité vivantes poche), 2005. Une biographie de Levinas.
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