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Chronique - Chemins de traverse

La revanche des doux

Xavier ZEEGERS

Mis en ligne le 04/06/2008

Les "Ch'tis", ce n'est plus un film mais un phénomène de société. Son succès surfe sur des thèmes bigrement contemporains, tels la fidélité et l'autorité, la mondialisation et la rentabilité immédiate.

Chroniqueur

Un film qui a touché vingt millions de spectateurs, torpillant au passage "Le Titanic", n'est plus un film mais un phénomène de société. Il dépasse la recette magique ressassée si souvent par Jean Gabin disant qu'il faut trois choses pour faire un bon film : d'abord une bonne histoire, ensuite une bonne histoire, et enfin une bonne histoire.

Avec les "Ch'tis", nous la tenons, même si elle n'atteint pas la stratosphère shakespearienne. On devine vite que le héros (en fait il n'y en a pas, et c'est une première originalité : nous sommes tous sur un écran qui prolonge naturellement la salle) finira par retrouver sa (Anna) belle, et que le promu-puni ne sera pas longtemps malheureux, ni chagriné de retrouver in fine ses cigales. On s'habitue à tout, même au bonheur. Une histoire bien ficelée, ce n'est déjà pas si mal. Et sans Depardieu : que demander de plus ?

Mais il y a bien davantage, car ce film surfe sur des thèmes bigrement contemporains, tels la fidélité et l'autorité. On observe que le couple central - elle restée au pays, lui monté au Nôôrd - se rabiboche en proportion de la distance qui les sépare et donc les... rapproche. Il en va de même pour le couple secondaire qui, bien qu'enraciné dans son terroir, exigera pour se retrouver enfin que l'un des deux s'éloigne. De sa maman en l'occurrence, mais pour certains c'est déjà un long voyage. Comment aimer sans se marcher sur les pieds ? Question vitale. "Faut-il aimer rarement pour aimer beaucoup ?" demandait Camus, justifiant par cette pirouette ses infidélités rédhibitoires. Faut-il vivre quasi séparément pour rester ensemble ? A l'heure ou près d'un couple sur deux divorce, l'interrogation dépasse le vaudeville. Et il est bon que le thème d'un engagement lourd soit posé avec légèreté, à l'instar de Françoise Giroud qui soutenait, goguenarde, que "le mariage consiste à tenter de résoudre à deux tous les problèmes qu'on aurait su éviter en restant seuls".

S'agissant de l'autorité, en crise aggravée depuis 68, les "Ch'tis" démontrent que de Gaulle avait raison : elle exige forcément une distance, faute de quoi c'est la dérive telle qu'avérée dans l'accompagnement pseudo-pédagogique du patron avec le facteur. On voit bien la difficulté de cet éloignement quand les habitants n'ouvrent pas seulement leurs portes mais aussi leur coeur, et comment donc refuser ce p'tit verre sur le pouce ? "Les gens du Nord ont dans le coeur le soleil qu'ils n'ont pas dehors", chante Enrico Macias, venu du Sud. Un soleil qui transforme le stade en chaudron, et quoi de plus naturel au pays du charbon ? Mais le plus intéressant réside dans le rapport entre la mondialisation et l'identité. Beaucoup cherchent à se confiner dans une sorte de repli identitaire d'autant mieux assumé, voire même ostentatoire, qu'ils craignent, à tort ou à raison, que la mondialisation, qui rapproche techniquement les individus, les rendent humainement indifférenciés, interchangeables, comme dépossédés d'eux-mêmes et de leur culture. D'où la popularité toujours croissante de ce qui semblait devenir archaïque (doudou ou carnaval local) qui exprime un refus tenace, têtu, mais pas forcément obtus, de l'uniformité qui lisse et nous érode comme des galets trop polis, faisant fi d'une humanité où chacun se connait et se respecte en ce compris dans ses dérapages et ses folies, toujours sous contrôle, fût-ce in extremis. La poste de Bergues est tout sauf lobotomisée, puisque les petites misères ou les grandes joies des uns et des autres prennent le pas sur la rentabilité immédiate, et cette aula grouillante de vie est un grain de sable dans la froide machine, la revanche du petit sur le système écrasant, celle de Tijl Uylenspiegel donnant la main à un Gaston Lagaffe qui ne conçoit pas le travail sans bonne humeur, ni spontanéité. Nous voici dans une communauté restée humaine qui cherche à tout coup des solutions humaines. La productivité ne peut gommer la convivialité. L'ivrogne ne sera pas viré, on trouvera la solution. Le nouveau pourra s'intégrer s'il se laisse apprivoiser. La cohabitation avec le chef sera possible s'il ne se prend pas la tête. De même que le village gaulois résistait aux Romains, la poste de Bergues résiste à la globalisation. Voilà pourquoi les "Ch'tis" cartonnèrent et non pas un Astérix au budget hollywoodien : leur potion magique est d'être eux-mêmes...

Cette authenticité n'incite pourtant pas au repli, que du contraire. Dans les salles belges, les houles de rire furent d'autant plus fortes qu'en voyant le comportement méprisant des gens du Sud envers ces prétendus bourrins du Nord nous subodorons, nous francophones, que nous avons dans notre Nord à nous une communauté dont la langue nous déroute également, dont les raideurs identitaires nous agacent énormément, mais qui, parait-il, est composée de gens à la fois ludiques et travailleurs qui attendent simplement que nous déposions nos orgueils et préjugés pour se dégeler. Vraiment ? Mais alors, comment diable dit-on "biloute" en flamand ?

Email xavier.zeegers@skynet.be

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