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Mourir pour Rhode-Saint-Genèse ?
Lionel PONCELET
Mis en ligne le 16/06/2008
Licencié en sciences politiques.
La question du statut des communes de la périphérie bruxelloise, et celle, qui y est liée, de la scission de l'arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde, amène chaque jour son lot de propositions pour sortir de l'impasse. Du côté francophone, l'idée a ainsi récemment (re) surgi de confier à la Wallonie la propriété des voies de communications (voies ferrées, routes, canaux...) reliant celle-ci à Bruxelles, comme monnaie d'échange à la scission de "BHV". Or, d'un point de vue historique autant qu'intellectuel, ce concept de "corridor" est loin d'être neutre.
Premier flash-back. En 1919, le traité de Versailles, qui met un terme à la Première Guerre mondiale, ampute l'Allemagne d'une partie de son territoire sur son flanc oriental, au profit d'une Pologne nouvellement reconstituée. Le résultat est que le pays se retrouve soudain coupé en deux : la Prusse orientale est séparée du reste de l'Allemagne par le territoire polonais, où se situe désormais la ville de Danzig (Gdansk en polonais). Danzig est peuplée majoritairement d'Allemands et faisait partie du Reich, mais se voit pourtant dotée d'un statut de ville libre, sous contrôle polonais. Pour aller de Berlin en Prusse orientale, les trains et les voitures doivent donc désormais traverser la Pologne sur plusieurs dizaines de kilomètres. Les gouvernements allemands successifs, de Weimar à Hitler, n'auront dès lors de cesse de demander qu'une solution soit trouvée à ce "problème". Placer sous contrôle allemand, en les extraterritorialisant, les routes et les voies de chemin de fer se trouvant en Pologne et reliant les deux morceaux d'Allemagne, en était une, proposée par Berlin, mais refusée à Varsovie. C'est donc par le recours à la force qu'Hitler décide de finalement résoudre la question, en envahissant la Pologne le 1er septembre 1939. A l'époque, les partisans de l'appeasement, en France, disent qu'ils ne veulent pas "mourir pour Danzig". Quelques semaines plus tard, la Pologne capitulait et le territoire situé entre la Prusse orientale et le reste de l'Allemagne était purement et simplement annexé au IIIe Reich. Le "problème" était - provisoirement - résolu.
Deuxième flash-back. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne, toujours elle, voit ses frontières évoluer à nouveau. A l'Ouest, les trois zones d'occupation alliées fusionnent et donneront plus tard naissance à la RFA. A l'Est, les Soviétiques mettent progressivement en place un état vassal, la RDA. Berlin, capitale déchue, jouit d'un statut spécial : bien que située au beau milieu de la zone d'occupation soviétique, elle est divisée en quatre secteurs, chacun placé sous l'autorité d'une des quatre puissances victorieuses. Avec le début de la guerre froide, les tensions montent cependant rapidement entre Occidentaux et Soviétiques. En 1948, sous un prétexte fallacieux, ces derniers coupent tous les accès terrestres à Berlin-Ouest. Pendant quinze mois, les Alliés vont maintenir, au départ de l'Allemagne occidentale, un pont aérien avec la ville, acheminant ainsi par avion la nourriture et le charbon nécessaires aux Berlinois pour tenir face au chantage soviétique. Devant le succès du pont aérien, Moscou renonce finalement au blocus de la ville. L'épilogue de ce conflit a lieu quelques années plus tard, quand Occidentaux et Soviétiques conviennent de prévoir des "corridors" ferroviaires, routiers et aériens pour relier la RFA à Berlin-Ouest au travers du territoire de la RDA. Ces corridors existeront jusqu'en 1990.
Que certains francophones souhaitent aujourd'hui instaurer de tels corridors en exigeant des voies extraterritorialisées entre Bruxelles et la Wallonie, et ce, en échange de la scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde, voilà qui laisse pantois. Notamment parce que le but avoué de cette proposition est de maintenir le lien territorial entre la Wallonie et Bruxelles en cas d'indépendance de la Flandre. Les questions que ce projet suscite sont nombreuses. Les francophones veulent-ils inconsciemment suivre la voie tracée jadis par l'Allemagne vis-à-vis de la Pologne ? Souhaitent-ils vraiment conforter auprès de l'opinion publique flamande l'idée qu'ils sont de dangereux annexionnistes, avides de territoires ? Ou bien considèrent-ils peut-être qu'une Flandre indépendante serait pareille à la RDA, et que ces corridors seront nécessaires pour relier entre eux deux ilots de démocratie séparés par un océan de totalitarisme ? Enfin, comment les Wallons réagiraient-ils si les germanophones demandaient de tels corridors entre les deux composantes de leur Communauté, au travers de la commune de Waimes ?
On l'a souligné à maintes reprises : nous vivons en Belgique les uns à côté des autres, sans plus vraiment nous connaitre. Il est donc assez logique que le fantasmagorique prenne le dessus. Du côté francophone, on s'imagine trop souvent une nation flamande, unie, forte, rêvant de son indépendance, et qui, comme les Soviétiques à Berlin en 1948, en viendra un jour à assiéger Bruxelles et à affamer la ville et ses habitants. La Flandre est-elle donc devenue si étrangère aux francophones pour que certains puissent lui prêter un tel dessein ? Il ne s'agit pas ici de justifier toutes les actions entreprises récemment par différents niveaux de pouvoir en Flandre, dont certaines doivent être condamnées avec force par tous les démocrates. Et à ce propos, la conviction qu'ont certains Flamands qu'il existe côté francophone un plan concerté visant à coloniser et franciser la périphérie autour de Bruxelles est tout aussi ridicule. Cela étant, il est incroyable qu'en 2008, à l'heure de la construction européenne et des libertés de circulation qu'elle apporte depuis cinquante ans à ses citoyens, l'on puisse vouloir revenir à des scénarios typiques des antagonismes idéologiques du siècle passé.
Plus fondamentalement, si vraiment nous pensons que les Flamands portent en eux les germes du totalitarisme, pourquoi souhaitons-nous tant continuer à habiter avec eux sous le même toit ?
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