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UCL sans "C" ?
Bazarder le "C"... et puis ?
Christian ARNSPERGER
Mis en ligne le 22/10/2008
FNRS et Université catholique de Louvain
La pétition demandant la suppression du "C" de l'UCL émane d'intellectuels réputés dont le moins qu'on puisse dire, au vu de la liste de leurs titres, prix et autres distinctions internationales, est que l'appartenance "catholique" n'a jamais trop nui à leur avancement et à leur aura. L'idée sonne donc plutôt comme un règlement de comptes avec une Eglise romaine moribonde. Drapé sous les atours d'un libéralisme ouvert et pluraliste, l'appel élude l'essentiel. Une fois le "C" bazardé, que mettrons-nous à sa place ? Comment assumerons-nous "autrement" qu'aujourd'hui le message ontologique et anthropologique d'un christianisme en recherche d'un nouveau souffle ?
Car il faut bien le dire : rien, dans ce débat qui commence, ne peut effacer les manquements bien réels de la hiérarchie romaine et les dérives moralisatrices et oppressantes d'un catholicisme trop longtemps triomphant. Personnellement, en tant que divorcé remarié, exclu à vie de la communion dans les messes catholiques à cause d'un parcours de vie que j'ai géré comme je l'ai pu, je ne me sens aucune sympathie pour le manque de charité de cette Eglise à l'égard de personnes comme moi. Je n'en conçois pas pour autant le désir de "sanctionner" institutionnellement le Pape ou de régler mes comptes avec tel ou tel évêque intransigeant... Pourquoi ? Parce que la religion chrétienne représente l'une des traditions les plus riches du monde quand il s'agit de ce que j'appellerais l'anthropologie radicale - ou l'anthropologie fondamentale - l'étude de l'humain dans ce qu'il a de plus profond. Le théologien catholique - et bien peu romain - Maurice Bellet a passé sa vie à nous dire qu'au lieu de parler de Dieu et de morale il fallait parler, sans relâche, de l'humain. La question de Dieu est celle de l'humain authentique. Quant aux institutions, on les sacralise d'autant plus qu'on veut rendre inopérant le message qu'elles portent (1). Alors oui : ôtez le "C" si cela vous plait, mais allez jusqu'au bout : excluez toute mention d'une mission évangélique dans sa Charte ! Vous ne pouvez pas rester au milieu du gué; soit le "C" est effacé partout, absolument partout - éradiqué, donc - soit vous pouvez aussi le laisser en façade.
Le raisonnement concernant la sacro-sainte "visibilité internationale" suggère d'ailleurs que le sigle actuel pourrait simplement être modifié en "Université Commerciale de Louvain" ou en "Université Compétitive de Louvain" : car c'est bien de commerce qu'il s'agit, d'une compétition sur un marché des diplômes (mais pas du savoir !). L'appel ne présente guère de données, si ce n'est quelques intuitions vagues sur le "cout en termes d'image" du "C", l'appel ne présente aucune donnée factuelle ou contrefactuelle. Quelle est l'estimation de ce cout ? Il est fort probable qu'il n'y ait guère de cout, et peut-être même que l'opération "catholique" soit globalement bénéficiaire, si l'on inclut dans le champ de vision des régions du monde certes peu "compétitives" telles que l'Amérique latine. (L'UCL a par exemple une excellente image à Buenos Aires.) Cela ne saurait pourtant trop préoccuper des gens en quête d'une éradication symbolique.
Mais après tout, le "C" n'est-il pas dans nos gènes et dans nos cerveaux ? N'est-il pas si bien incrusté en nous que nous pourrions nous en passer au moment de ravaler notre façade ? Les auteurs de l'appel soulignent qu'"un souci de relations vraiment humaines entre les personnes" doit rester au centre de la future Université de Louvain. Mais que proposent-ils - sachant que l'expression même de "vraiment humain" est une hérésie absolue dans le cadre libéral-égalitaire-pluraliste dans lequel ils se situent ? Là aussi, Messieurs, allez donc jusqu'au bout au lieu de vous arrêter au seuil des implications de votre position : insistez plutôt sur le fait que toute affirmation sur le "vraiment humain" doit, dans une institution publique pluraliste, être proscrite ! Les seules relations humaines que nous pourrons avoir entre nous, et dont nous pourrons parler en public à nos étudiants, seront les relations imposées par la vision marchande qui guide votre démarche initiale : l'homme libéral compétitif, en recherche de parts de marché, règnera en maitre non seulement dans nos instances de décision mais aussi dans nos couloirs et nos bureaux, ainsi que dans nos auditoires. Parler, même de façon critique et réflexive, de charité, de Vie éternelle, de résurrection, de sacrifice, de salut, de conversion - tout cela devrait être interdit dans votre Université de Louvain sans "C" : ne serait-ce pas déjà choquer la sensibilité des non-chrétiens que de se permettre de tels écarts de langage ?
Car pour que juifs, musulmans, bouddhistes ou athées "puissent se sentir non seulement tolérés ou accueillis, mais pleinement chez eux dans notre université" (mais que veut vraiment dire "pleinement" ?), il est bien clair qu'il faudra renoncer à l'anthropologie et à l'ontologie chrétiennes partout - et qu'il faudra interdire aux non-chrétiens l'expression publique de leur propre anthropologie et de leur propre ontologie. Egalité de tous... Un sigle vient immédiatement à l'esprit : "Université Consensuelle de Louvain". D'ailleurs, nous y sommes déjà. Le vocabulaire chrétien a déjà perdu droit de cité, s'est érodé, ne parle plus aux gens. L'enjeu n'est donc pas tellement la suppression du "C" que la question de savoir pourquoi cette suppression peut aujourd'hui être exigée avec tant de facilité sans que personne ne se demande ce qui le remplacera. Faire allusion, comme nos signataires, à "une insistance sur la dimension spirituelle de l'existence" me semble bien insuffisant : le vocabulaire même du "vraiment humain" est banni par le libéralisme - au nom d'un shopping spirituel qui a plus de connivence avec le capitalisme marchand qu'avec le renouvèlement critique d'une tradition bimillénaire, bien plus vénérable que le libéralisme lui-même.
Le fond de l'affaire du "C" est bien celui-là : dans la postmodernité marchande, on ne sera plus accueillant pour aucune tradition religieuse ou spirituelle. C'est là le règlement de comptes final, qui rapproche nos signataires sans le savoir des positions les plus radicales défendues à l'ULB et dans les milieux laïcs "hard". Et qui fera de notre université un lieu où la superficialité anthropologique et ontologique sera destinée à régner, solidement ancrée dans une vision libérale (ni chrétienne, ni musulmane, ni bouddhiste) de l'humain et du monde qui ne dit pas son nom. Nous manquerons ainsi l'occasion historique d'arracher à l'Eglise romaine et au Vatican le monopole de la "catholicité" - de l'"univers (al) ité" - en approfondissant la tradition chrétienne, pour nous précipiter dans une universalité libérale diaphane et blafarde. Au fond, face au catholicisme comme ailleurs, quand les dégoutés s'en vont, il ne reste que les dégoutants. Quelle meilleure stratégie pour liquider cyniquement une tradition que de l'identifier à son passé et à ses imperfections institutionnelles ? On a fait la même chose avec le marxisme - et grâce à des initiatives comme celle de ces illustres professeurs, on fera un jour de même avec le libéralisme qui leur est cher.
(1) Maurice Bellet, "Dieu, personne ne l'a jamais vu", Paris, Albin Michel, 2008.
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