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Chronique - chemins de traverse

Droits et devoirs: même combat!

Xavier ZEEGERS

Mis en ligne le 30/12/2008

Ethnocentrique et trop consensuelle, la Charte des Droits de l’Homme garde un grand mérite: celui d’exister, comme le mètre étalon. Elle désigne la frontière entre la civilisation et la cruauté.

Chroniqueur

Dans ce qui est sans doute le premier grand roman écologique, "Les Racines du ciel", son auteur Romain Gary écrivit en préface un superbe plaidoyer pour les Droits de l’Homme, évoquant leur "souveraine simplicité".

Hélas, c’est plus compliqué que cela, pour diverses raisons dont la première est évoquée par Jules Renard: "Tous les hommes naissent libres et égaux. Dès le lendemain, ils ne le sont plus", notait-il dans son Journal, au risque de plomber l’atmosphère. Il entendait par là que l’égalité est sans doute une chimère, et que la liberté ne vaut que par ce que l’on en fait. C’était assez prophétique, si l’on songe aux génocides et épurations ethniques du défunt siècle, et l’actuel ne s’annonce guère meilleur.

La Charte des Droits de l’Homme est un grand souffle cathartique après le trou noir de la seconde guerre mondiale, qui entend exorciser nos penchants les plus mauvais, après qu’ils eurent atteint leur apogée, tout en restant bien naturels finalement, puisque sur le long terme, la démocratie pourrait bien être une sorte de parenthèse enchantée, à la fois limitée dans l’espace et le temps. Cela d’autant plus que les leçons de l’Histoire sont rarement tirées, mis à part peut-être la création de l’Europe, fondée d’abord sur des valeurs.

Précisément, on entend souvent dire qu’il n’y aurait plus de repères ni de morale. Si l’on signifie par là qu’en Europe le magistère moral exercé par une Eglise sûre d’elle-même et dominatrice n’arrive plus à corseter les cœurs et les comportements, c’est sans doute vrai. Mais cela n’empêche pas la charité, cette justice imminente à défaut d’être immanente, de s’exprimer encore, et nos humanitaires soignent, aident et sauvent comme les Bons Samaritains qu’ils sont finalement, avec leurs martyrs aussi. L’idée d’ingérence, c’est-à-dire de combattre le mal où qu’il soit, part d’un idéal universel, (et pourquoi pas?) même si les réalités politiques et économiques - vendre des airbus ou soutenir le Tibet? - nous mettent en face du choix freudien entre le principe du désir et celui de la réalité. Mais l’idéal n’est donc pas mort, et ce n’est pas un hasard si cette même Eglise, après avoir raté longtemps le coche humaniste prétend maintenant l’avoir devancé car "elle s’est réappropriée comme dans un idéal naturellement chrétien des principes humanitaires qui furent longtemps l’apanage exclusif des Lumières et de la révolution française, quiont donc retrouvé un fondement unitaire, éthique, qui comporte et garantit leur universalité".(*)

Dès lors, où est le problème objectera-t-on? Précisément dans le fait qu’étant si consensuels, on peut aisément les détourner de leur but initial, celui du choix exigeant de la générosité contre l’égoïsme. L’envolée de Kennedy en 61 ("ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais bien ce que vous pouvez faire pour votre pays") est plus juste que jamais, mais en contradiction avec des comportements individualistes, corporatistes voire inciviques assimilés à des "droits acquis" mais abusifs lorsqu’ils sont découplés de leurs devoirs pourtant afférents. "Seuls ceux qui sont irréductibles sur leurs devoirs peuvent être intransigeants sur leurs droits" disait Camus.

On reproche aussi aux droits humains d’être ethnocentriques, pas adaptés à la diversité du monde et des cultures. Certes, la Charte a un ancrage occidental, mais qui osera avancer que la souffrance n’est pas la même partout, et soutenir que la douleur du torturé, de l’assassiné, serait tolérable en raison d’un autre prisme culturel? Ce prétendu relativisme est inacceptable et osons donc dire qu’une fillette excisée avec un vieux couteau rouillé subit un traitement dégradant et inhumain, de même qu’il faut aussi crier notre horreur des lapidations, et refuser qu’on nous rétorque avec les buchers de Torquemada. Ce prétendu droit à la différence n’est qu’un protectionnisme de la terreur.

La simplicité des droits de l’homme aurait été mieux assurée s’ils étaient restés basiques. Trop nombreux, ils sont une sorte d’incantation à une étrange parousie, celle du paradis perdu à retrouver. On parle même d’en ajouter toujours davantage: droit à l’eau, à l’air pur, au silence, au bonheur etc... Autant de vœux pieux! Quid du droit de dormir tout son saoul, le réveil matin étant un incontestable instrument de torture?

Disons pour conclure que la charte onusienne a une ambigüi rédhibitoire: on ne peut pas imposer la démocratie par la force. Mais le droit n’est rien s’il n’est pas contraignant. Or la contrainte ne peut s’exercer qu’à l’intérieur d’un droitpréexistant. Cette quadrature du cercle remonte bien avant 1948.Reste qu’elle à un grand mérite: celui d’exister, comme le mètre étalon à Sèvres. Elle désigne la frontière entre la civilisation et la cruauté. Même non respectée, elle reste une référence, une boussole pour une humanité désorientée.

(*) Stanislas Dziwisz in: "Une vie avec Karol", Points2035

xavier.zeegers@skynet.be

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