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Ecouter les enseignants à propos de l’enseignement
Jean-François NANDRIN
Mis en ligne le 08/01/2009
Criminologue, enseignant
Au cœur des débats sur l’enseignement secondaire en Communauté française, il y a la question lancinante de nos résultats Pisa et en particulier du hiatus entre nos meilleurs et nos pires résultats. Mais les solutions proposées ne construisent pas de vraie issue, car au cœur des débats ne se trouve malheureusement pas la pédagogie, mais la politique et l’idéologie. Cette décentration est due à une confusion, sans doute électoralement porteuse, entre mixité sociale et mixité intellectuelle. Quelles meilleures promesses que la réussite et l’accès à "l’élite" pour tous ? Examinons cependant ces idées. Vouloir la rencontre des classes de notre société est louable et tendrait vers une pacification de la société.
Vouloir qu’elle se fasse à l’école se comprend puisque les jeunes s’y trouvent de facto, quoiqu’au fond, chacun retrouve ensuite son quartier, ses (in)occupations, avec éventuellement un gout de trop peu. Nos jeunes, indifféremment de leurs écoles, ne se retrouvent d’ailleurs pas dans les mêmes boites, les mêmes soirées Par ailleurs, on peut demander si la "mixité sociale" tire nécessairement les jeunes vers le haut
Mais cette volonté imposée à l’école n’est-elle pas pure façade alors que toute la société est scindée (quartiers, commerces, activités culturelles ou sportives, accès à l’emploi, à l’habitation ) ? La Finlande, ce mythe, cet eldorado de l’enseignement, connait une réelle mixité sociale dans ses écoles, dans la mesure où l’Etat s’est chargé d’une telle mixité dans sa gestion nationale et, particulièrement, urbaine. Donc, de ce point de vue, renvoi du problème à qui doit le gérer : l’Etat et non l’école - surtout secondaire : c’est un peu tard !
Quant à la mixité intellectuelle, c’est comme constater qu’il est mauvais pour la santé d’être trop gros ou trop maigre, et décider de mettre ensemble 25 pc de gros, 25 pc de maigres (et 50 pc tirés au sort selon la racine carrée du poids parental), et de croire que chacun atteindra dès lors, sponte suo, le poids idéal. Absurde ? Pas plus que de croire que si on met "au hasard" dans une école secondaire exigeante un enfant insuffisamment formé au niveau fondamental, il pourra y devenir brillant. Pour que la plupart réussissent dans une telle situation, il n’y a qu’une solution : que l’école devienne moins exigeante. La mixité l’y obligera sauf à assumer des "massacres" en fin d’année (ce qui attirerait attention et inspection - et briserait l’équilibre de la pyramide des âges et des classes dans l’établissement). On aura ainsi cassé les haïssables écoles dites d’élite, vieux rêve socialiste - d’autant que beaucoup sont des écoles catholiques - mais un pays peut-il se développer sans une élite intellectuelle ? Est-il raisonnable d’en même temps déplorer les résultats Pisa et démolir l’outil ? Donc, de ce point de vue, renvoi du problème à une autre politique : ne pas honnir les écoles d’élite mais faire en sorte que toutes les écoles soient de bon niveau. Et cela dès le niveau très justement appelé "fondamental" et pas bien plus, bien trop tard ! Des spécialistes notent qu’à 9 ans, il peut y avoir un écart allant jusque cinq ans de scolarisation, en fonction de la qualité du travail effectué avec l’enfant.
Vœux pieux, bien de saison ? Non : des solutions existent. Les écoles de la réussite existent et leur succès a été analysé, aux quatre coins de la planète (1). Pourquoi donc ne pas appliquer la formule gagnante ? C’est la question que parents et enseignants se posent Trois grandes pistes peuvent être dégagées - qui correspondent à l’analyse de bon sens de qui enseigne. (Mais comme si on allait écouter des enseignants à propos d’enseignement !)
Première piste : la qualité d’un système scolaire ne peut excéder celle de son corps enseignant. (Mais c’est sans doute politiquement peu porteur de dire cela vu nos résultats Pisa ) Soit des enseignants formés à l’université (y compris pour le fondamental), choisissant l’enseignement au départ et formés dans ce sens, ou sélectionnés pour cela durant leurs études (et donc mieux formés pédagogiquement), exerçant un métier attirant dès lors des personnes hautement capables. (La Finlande sélectionne les 10 pc supérieurs pour devenir enseignants.) Car il ne suffit pas "aimer enseigner" pour bien le faire ! Les études n’évoquent pas d’effet salarial : l’attrait de la profession dépend plus de l’appartenance sélective ("un corps hautement qualifié") que du salaire. En Belgique, les enseignants ne peuvent d’ailleurs pas se plaindre à ce sujet. Tout au plus devrait-on relever le salaire initial des jeunes collègues afin qu’ils soient plus vite mieux payés et ne trouvent pas ailleurs, en début de carrière, une rémunération plus attrayante. Cela aurait un cout réel, mais la formation des jeunes est la formation de notre avenir : cela vaut bien quelques euros sur les nombreux euros épargnés par la diminution annoncée des échecs et redoublements. La pénurie des enseignants est une réalité tangible : il est donc temps d’agir.
Cela appelle évidemment une profonde refonte du système actuel. Les établissements de formation des instituteurs et régents ne cessent de répéter l’imbroglio dans lequel ils sont : un niveau qui baisse, une demande qui pousse à "laisser passer", la déstructuration que représenterait de bloquer jusqu’à la réussite celles et ceux qui échouent (entre autres en orthographe - c’est-à-dire, in fine, en communication raisonnée et efficiente). Si, à la limite, n’importe qui peut lire, avec un résultat acceptable, un texte dans une aula universitaire, si beaucoup peuvent enseigner frontalement dans le troisième degré, seules des personnes hautement formées peuvent efficacement enseigner aux plus jeunes ! Car il est plus difficile et fondamental, c’est le cas de le dire, d’accéder à la lecture intelligente que, une fois celle-ci acquise, de comprendre et "bloquer" un syllabus. Mais si la première étape est manquée
La deuxième piste s’emboite dans la première : enseigner efficacement. On constate que seule l’amélioration de l’enseignement concret dans les classes effectives produit des résultats. Après des études avec de plus nombreux stages (on forme d’autres métiers en contact avec le terrain : imagine-t-on un mécanicien ou un médecin qui n’aient jamais vu, avant la fin de leurs études, un moteur ou un patient ?), un suivi (coaching) en classe reste le plus efficace. Le partage des "meilleures pratiques" viendrait renforcer une formation continue de haut niveau. La formation initiale doit aussi travailler les mentalités en préparant à l’idée qu’on peut, doit apprendre en permanence - parce que les jeunes aussi changent en permanence ! Pour l’efficacité de ce suivi, les enquêtes notent le rôle essentiel des Directions comme "leadership pédagogique". Cela nécessite un temps que le peu de moyens qui leur est alloué en personnel - et précisément surtout à l’école fondamentale ! - ne permet actuellement pas. La pluie de circulaires - plus d’une par jour - y joue un rôle; les accords sectoriels viennent encore de restreindre les heures qu’on pouvait puiser pour éventuellement renforcer les équipes de pilotage A quand un pilote ministériel qui ait une boussole ?
La troisième piste rejoint les promesses politiques : la bonne performance globale passe par la réussite de chaque élève. Toutefois, il ne suffit pas de répéter cela comme un mantra pour en voir la réalisation : cette piste ne peut se mettre en place que sur le socle des deux premières. C’est ce que refusent de voir nos élus. Surprise pour eux : "plus une classe est petite, meilleur est le travail". Pas de bol : la Communauté française vient de bloquer le plafond des classes à 30 élèves au 3e degré ! Si ça, ce n’est pas favoriser l’élite intellectuelle au détriment de ceux qui resteront sur le carreau
Il n’y a rien à faire : il faudra investir intelligemment pour la qualité de l’enseignement. Plus de professeurs mieux formés dans des classes restreintes, des enseignants spécialisés (un sur 8 en Finlande), plus de personnes disponibles pour l’encadrement administratif et éducatif, des écoles adaptées aux publics dits "difficiles", le redressement du professionnel La liste est connue. Mais pour des raisons qui restent obscures, ces pistes sont écartées par nos ministres de l’enseignement. D’où le doute qui ouvrait cette réflexion : seule une volonté politique et idéologique peut expliquer autant d’aveuglement qui aboutit à un effondrement progressif de l’enseignement. L’absence de savoirs et d’accès à une expression complexe entraine l’incompréhension, le simplisme, et finalement fait le lit de tout ce qui est rejet de l’autre, contre toute démocratie. Moins les gens ont d’outils de réflexion, moins ils accèdent à un texte complexe, plus facilement ils votent pour un slogan A qui profitera le crime ?
(1). Les clefs du succès des systèmes scolaires les plus performants. McKinsey C°, 2007.
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