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Réaction
Ceci n’est pas le Che
Stéphane CORNET
Mis en ligne le 14/02/2009
Dans un article paru le mercredi 4 février dans les colonnes de "La Libre Belgique", l’économiste français Guy Sorman souhaitait faire mentir les images policées d’Hollywood au nom de la vérité historique.
Ainsi, entendait-il nous présenter, sous un titre sans équivoque, "Le véritable Che Guevara" récemment romancé au cinéma par Steven Soderbergh.
Reconnaissons que le Che n’est pas fidèle à son image. A la façon d’une œuvre de Magritte, la légende de la célèbre photo prise par Alberto Korda pourrait être "Ceci n’est pas le Che", car l’homme au béret étoilé qui apparait ainsi aux yeux de tous disparait aussitôt que chacun s’approprie l’icône. La représentation fait sens au-delà de ce qui est représenté. L’homme s’efface et le mythe prend vie.
Néanmoins, le portrait du "meurtrier sadique" que dresse Sorman n’en est pas plus fondé. Au fond, "un tableau en dit plus long sur le peintre que sur le modèle" (1). Che Guevara était, quant à lui, très attaché à la réalité concrète. D’aucuns distinguent en lui des ardeurs militaires, or la lutte armée est considérée par le Che comme un corollaire secondaire, et non l’axe principal du mouvement. La stratégie de Guevara consiste essentiellement à agir concrètement ici et maintenant, indépendamment d’une position géopolitique déterminée vis-à-vis des pôles de décisions. Il refusait la vision manichéenne de la confrontation entre bloc communiste et bloc capitaliste. Et, contrairement aux idées reçues, Guevara n’a pas toujours été fidèle à Castro. Tandis que ce dernier se conformait à Moscou, le Che dénonçait l’interventionnisme et la folie dirigiste des Soviétiques, espérant vainement rallier le Lider maximo à ses opinions.
Guevara n’avait pas soif de pouvoir. Sa vision s’approchait davantage de celle du général San Martin, autre libérateur d’Amérique latine qui disait que "ce n’est pas parce que quelqu’un est bon soldat de la liberté qu’il saura être un gouvernant juste et respectueux du peuple." Aujourd’hui, à Cuba, Castro prouve tristement que "le sabre du libérateur devient celui du tyran si le premier ne se retire pas à temps." Pour autant, le Che a-t-il eu tort d’ "exiger l’impossible" ? Nombre d’exemples historiques en attestent : ceux qui se disent qu’il n’y a rien à faire, se délectent d’un monde injuste et pointent du doigt les échecs de ceux qui ont essayé, en vain, de modifier l’ordre établi. En outre, ceux qui croient que tout irait mieux si les choses étaient comme ils voudraient qu’elles soient agissent peu une fois devenus dirigeants ou provoquent un désastre. En faisant la révolution, Guevara espérait créer çà et là de nouveaux possibles, " deux, trois, beaucoup de Vietnam" .
Dans les années soixante, ces idéaux seront adoptés par les anti-capitalistes, groupes de contre-culture, mouvements indigénistes, hippies, beatniks, musiciens, et séduiront également le jeune prolétariat urbain. Plus largement, les opprimés y verront une issue à leur quête de justice. Il est indéniable que certains y ont laissé leur vie. En luttant pour vivre différemment, quitte à en accepter les conséquences néfastes. Ce volontarisme idéalisé s’embarrassait peu - faut-il l’admettre - des conditions objectives de réussite.
Entre théorie des foyers de résistance et positions de la gauche classique, différents mouvements guévaristes prirent vie en Amérique du Sud dès 1965 : le MIR au Chili, les Tupamaros de Bolivie, l’ERP argentin, et, enfin, l’ELN, qui combattait le général Batista en Bolivie dans la dernière lutte dirigée par le Che.
A l’époque et aujourd’hui encore, les instances politiques de gauche n’approuvent pas le défi guévariste dans sa pleine mesure, car il vise à l’amélioration directe de la situation, sans garantir qu’elle perdure et s’installe dans un futur parfait. S’engager tout en sachant qu’il n’existe pas de triomphe final, ni de société "fin de l’histoire" est difficilement acceptable et saborde les motivations moins fortement ancrées.
On assiste actuellement à un dépassement historique du guévarisme, bien qu’il n’ait pas été véritablement théorisé. Il nous rappelle qu’il est possible de sentir que les autres, le milieu et le futur nous appartiennent.
Après "Diarios de motocicleta" qui montrait à l’écran le visage humaniste de celui qui allait devenir le Che, Soderbergh en dépeint à présent la figure historique.
"Si l’épopée en deux parties de Soderbergh est un succès au box-office", comme semble le craindre Guy Sorman, gageons qu’elle aura le mérite d’inviter chacun à vouloir changer les choses. Cet héritage-là est propre au Che. Bien plus que les difficultés que rencontre l’Amérique latine plus de trente ans après sa disparition.
"L’engagement nous engage, non à la manière d’un investissement bancaire, mais dans un investissement où c’est "tout ou rien". Voilà le "reste" sur lequel nous nous interrogions, le corollaire indissoluble du mythe, de ce qui reste malgré tout, à travers les mille-et-une images éparses du Che." (2)
Savoir Plus
1. Miguel Benasayag, "Che Guevara, du mythe à l’homme. Aller-retour", Bayard, collection "Légendes". La présente "opinion" est librement inspirée de cet ouvrage.
2. Ibid.
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