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Éducation
Education et sanctions corporelles
Robert Decoster
Mis en ligne le 23/11/2009
Le sujet, abordé dans La Libre Belgique, touche deux aspects très délicats de l’éducation : les contraintes et les sanctions. La vie est faite de contraintes. Il faut apprendre à être et OBJET et SUJET : nous soumettre aux exigences de la vie en société mais aussi avoir de l’initiative, agir efficacement sur elle. Sans quoi, toute vie sociale devient impossible. "Obéissance et résistance sont les deux vertus du citoyen" a dit le philosophe Alain.
N’exiger que la seule obéissance, c’est préparer des chiffes molles ou des révoltés. Laisser libre cours aux seules initiatives personnelles laisse prévoir des enfants gâtés, non seulement des "enfants-rois", mais de petits dictateurs, des manipulateurs aux exigences continuelles, aux colères pénibles devant la moindre contradiction. Assurer l’autorité est préalable à toute éducation. Pour le bien des enfants, il est essentiel que les directives, les moins nombreuses possibles et clairement énoncés, soient respectées, urgées, mais aussi constantes. S’il y a lieu d’en changer, il est indispensable de formuler l’exception ou le changement et ne pas simplement laisser faire. Un ordre, urgé un jour, négligé le lendemain, insécurise les jeunes tempéraments.
La maman qui édicte que short ou télévision ne conviennent pas au repas familial, mais ensuite, sans rien dire, ne l’exige plus, va déstabiliser garçon ou fille. L’enseignant débutant qui répète : "La prochaine fois, je sévis" va rapidement perdre toute autorité. Quelles sanctions ? Faut-il, pour qu’un enfant apprenne son rôle social ou corrige une déviation, faire appel aux châtiments corporels : la fessée, ou la gifle ? Educateur pendant une trentaine d’années en classe terminale d’internat et comme directeur de collèges, j’ai reçu bien des confidences de grands adolescents. Que de fois, j’ai entendu un jeune me déclarer : "Je sais bien que mes parents ne m’aiment pas". Les arguments qu’on peut lui présenter ne le convainquent pas. Un point de fixation est précisément la fessée ou la gifle de leur enfance. Le petit enfant n’établit pas le rapport à la faute, mais n’y voit qu’un geste de "désamour". Parce que fessée et gifle sont humiliants pour leur personnalité et leur pudeur naissantes. Fessée, gifle, mettre à genoux dans le coin, avec ou sans dictionnaire sur la tête, à genoux sur deux baguettes, enfermer à la cave, doivent être résolument bannis.
L’ironie est une autre forme d’humiliation. Elles ne portent jamais de bons fruits. Le père, qui pour corriger son enfant de l’énurésie, déclare devant toute la famille, en espérant faire jouer l’amour-propre : "Voyez cette grande fille, elle mouille son lit tous les jours", non seulement n’obtiendra aucune guérison mais blessera une psychologie pour la vie. La blessure de l’humiliation prendra le pas sur le désir de se corriger. Dans bien des films, tel "Noces Blanches", le "bon professeur" ironise devant les réponses inadéquates d’un élève. Mettre les rieurs de son côté est une solution facile pour le maitre, mais désastreuse pour l’élève. Que d’éducateurs croient à cette pratique.
L’instituteur qui met un petit dans le coin, en lui faisant baisser son pantalon ou qui le traite de "petit minus", ou qui prédit "Tu seras un raté dans la vie", n’a pas sa place dans une école. Ni cette titulaire de 4e secondaire, déclarant en début d’année : "Entendons-nous bien. Je suis ici pour gagner ma vie. Je ne vous aime pas. Restez donc bien tranquilles"(1). L’élève acceptera aisément les remarques de l’éducateur dont il perçoit à son égard respect et estime. Mais il restera insensible à celles formulées, même prudemment, par celui dont il ne sent pas la sympathie.
Le plus grand défaut de tout jeune est le manque de confiance en soi. Il cherche d’abord à se rassurer sur sa propre personnalité. Même la réponse frondeuse, la tenue vestimentaire saugrenue ressortissent à ce besoin. Garçons et filles ont davantage besoin d’encouragements que de remarques. Parents et éducateurs d’autrefois étaient obsédés par la crainte de développer la vanité. Et osaient trop peu féliciter, crainte qui a formé bien des timorés. Encouragement et bienveillance sont efficaces. Enervement et colère ne développent que la peur ou l’hostilité.
Eduquer, c’est aussi savoir se dominer. Au gamin impoli, on peut calmement enjoindre : "Va dans ta chambre, tu reviendras quand tu seras calmé". Evitons les généralisations : "Avec toi, c’est toujours pareil !", "Au fond, tu es un(e) paresseux(se), un(e) vaniteux(se)", ce qui revient à l’enfermer dans le côté faible de son tempérament. Soulignons plutôt son côté positif. La seule qualité d’une sanction est d’être efficace. Au jeune enseignant qui se plaignait : "Un tel ne travaille pas. J’ai beau le punir", le chevronné de répondre : "C’est simple, ne le punis plus. Trouve autre chose". La formule d’un professeur sur la copie d’un élève peu travailleur : "Tu ne me ferais pas un Bien, un de ces jours ?" est positive (l’allusion à ce "moi" un peu complice, n’est pas sans importance). Evitons la ritournelle : "Jean peut mieux faire" si décourageante. Si Luc, après avoir lu sur des bulletins successifs : "Luc ne travaille pas" - "Luc court à l’échec !", fait un effort, obtient un Bien sans autre commentaire, ne peut que se décourager.
Nos jeunes attendent d’abord des leçons de vie et des modèles adultes valables. Ils auront bientôt oublié qu’ils ont traduit Tacite et Cicéron et ne pourront plus démontrer le théorème du "pont aux ânes" ou le principe d’Archimède, mais se rappelleront, la vie entière, une félicitation ou une attitude compréhensive. "La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié", sauf la bienveillance qui, elle, épanouit, s’inscrit dans la mémoire. On connait la formule célèbre. "Pour enseigner le latin à Tom, que faut-il connaitre ? Tom !". Il faut surtout aimer Tom ! Si on n’aime pas les enfants et les jeunes, on ne peut faire que des dégâts. Mieux vaut choisir un autre métier. Assurer son autorité par une exigence claire, constante et calme est un préalable. Pénitences corporelles, humiliations, ironie sont à proscrire. Cultivons l’encouragement.
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