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Europe et islam

On s’interroge, en vain. Puis viennent les peurs.

Mis en ligne le 01/12/2009

Comme en Suisse, un sentiment de crainte de l’étranger se répand de façon diffuse en Belgique. La lutte contre la xénophobie a un prix : oser en débattre d’abord, gérer ensuite. Une opinion de Paul Janssens, juriste.

Mes premières pensées se dirigent vers Abdullah et Ali, respectivement muezzin et imam à Tanger, deux figures sculptées par la bonté et une profonde tolérance, deux personnalités dont on s’enrichit de cette amitié qui nous rend meilleur. Merci pour l’éclair de votre sagesse et la sérénité de votre sourire. Ils sont la beauté de votre religion. Votre joie contraste toutefois avec les visages tristes, nonchalants de nombreux jeunes de votre pays. Les moins de 25 ans représentent plus de 50% de la population et ne pensent, me dites-vous, qu’à émigrer en Europe.

Au cours des dernières années, mon inquiétude n’a fait que grandir concernant les relations en Belgique entre allochtones et autochtones. La bienveillance de ces derniers à l’égard de ceux-là ne s’est pas accrue et ceci constitue une menace importante pour notre cohésion sociale à terme. Un sentiment de rejet de l’étranger se répand de façon diffuse. Dans un rapport Ipsos sur la tolérance des Belges par rapport aux minorités ethniques (2009), on lit que 54% des interrogés sont d’avis qu’il faut stopper l’immigration si on souhaite diminuer les tensions sociales et que "deux tiers des Belges pensent que notre pays a atteint ses limites : des problèmes surgiront si le nombre de personnes appartenant aux groupes ethniques minoritaires continue d’augmenter."

Face à un tel constat, deux possibilités d’agir pour le citoyen responsable et le politique. Soit, on pense avant tout à soi, à sa réputation (surtout évitons tout commentaire qui pourrait être perçu comme proche de l’extrême-droite), à son intérêt électoral et on se sent gêné d’intervenir dans ce débat si délicat. Soit, on tente d’appréhender les conséquences à long terme de l’évolution actuelle. Le meilleur moyen de lutter contre l’exclusion n’est pas d’empêcher les personnes de s’exprimer mais justement d’aller à la rencontre des émotions et des raisonnements en se demandant s’ils sont justifiés. C’est à cette seule condition que l’on empêchera l’émergence de sentiments racistes dans la population. Ne "stigmatisons" pas ceux qui tentent avec courage de prendre la parole dans ce débat.

Les craintes les plus fréquemment émises portent sur la rupture des grands équilibres démographiques dans notre pays. Si la plupart des personnes disent accepter le principe de la multiculturalité, ils craignent moins la situation présente que celle vers laquelle on se dirige. La Belgique comptait début 2008 plus de 1 700 000 personnes étrangères ou nées étrangères (1) (dont quelque 45% originaires d’un pays hors Union européenne). L’accroissement sensible des entrées brutes sur le territoire (109 000 étrangers en 2007 dont près de 40% de non européens, en augmentation de plus de 70% en 7 ans), le fait que le regroupement familial soit la première cause d’immigration (expliquant plus de 80% des flux migratoires en provenance du Maroc) interpellent de même que la concentration géographique des immigrés non européens(essentiellement du Maghreb et de la Turquie). Le fait que Bruxelles s’apprêterait à devenir majoritairement musulmane à l’horizon d’une quinzaine d’années fait peur à certaines personnes, d’autant qu’il y a un sentiment de ne pouvoir rien dire ni écrire. Beaucoup s’interrogent sur la volonté et la capacité du monde politique à s’accorder et à agir. Tous les partis politiques reconnaissent que la Belgique ne peut accueillir toute la misère du monde mais personne ne tente de chiffrer un seuil raisonnable d’entrants. N’est-ce pas la première chose à faire ? De même qu’il est inconcevable qu’une famille puisse adopter 5 enfants à la fois, il parait impossible d’intégrer dans notre tissu économico-social essentiellement tertiaire un flux important de personnes n’ayant souvent qu’un faible niveau de formation. Et considérant l’instrumentalisation identaire de la religion dans un terreau fertile en frustration, nous ne facilitons pas la tâche des musulmans modérés en agissant de la sorte.

S’il convient d’être généreux, ne faut-il pas aussi être lucide dans l’intérêt de tous ? Si un immigré de la 1ère génération voit surtout le progrès en qualité de vie par rapport à son pays d’origine, ceux des générations suivantes n’acceptent plus le sort subalterne qui leur est souvent réservé. Ceci est source de ressentiment et de haine. A ce moment-là, l’espoir est ténu de voir l’allochtone accepter nos valeurs démocratiques. A titre d’exemple, un sondage effectué en 2007 chez de jeunes musulmans anglais a montré que 36% d’entre eux trouvaient naturel que ceux qui se convertissent à une autre religion soient punis de mort, 20% éprouvant de la sympathie pour les poseurs de bombe

Autre sentiment : la perspective d’un pays devenant majoritairement musulman d’ici quelques décennies est fréquemment citée comme source fondamentale d’inquiétude ; de nombreuses personnes souhaitant le maintien d’une société d’inspiration laïco-judéo-chrétienne. L’expérience actuelle de la plupart des pays musulmans suscite interrogation : le sort des non-croyants et chrétiens y est peu enviable. Sera-ce le cas pour nos enfants? La multiculturalité existe-t-elle vraiment dans ces contrées ? A force de promouvoir la multiculturalité, celle-ci pourrait-elle à terme disparaitre au profit d’une seule culture ou religion? Le principe même de la démocratie n’est-il pas en péril si pour une majorité de la population, les textes sacrés tendent à oublier la séparation entre Eglise et Etat ? Ces réflexions m’ont été faites par plusieurs personnes différentes, inquiètes de l’avenir.

Que faut-il en penser ? Certes, nous voyons dans les textes islamiques des aspects qui nous heurtent, nous occidentaux. A titre d’exemple, dans la Déclaration islamique universelle des Droits de l’Homme de 1981, on y lit "tous les être humains sont égaux et personne ne peut jouir d’un privilège ou souffrir d’une discrimination ou d’un désavantage pour des raisons de race, couleur, sexe, origine ou langue". La religion n’apparait pas parmi ces critères. La discrimination est-elle autorisée sur base de la religion ?

Et pourtant, l’islam peut apporter beaucoup à notre société : une attention particulière au sens de la vie, moins de matériel et plus de spirituel, davantage d’humanité dans les relations Veillons à ne pas nous priver de ces atouts majeurs par des appréhensions à long terme.

Ce qui inquiète, c’est moins l’islam que la combinaison de l’islam et d’un faible niveau de formation accompagné d’un taux de pauvreté élevé. C’est malheureusement la situation que l’on remarque aujourd’hui en Belgique. Il faut donc en matière de flux migratoires, plus de diversité géographique et culturelle, plus de transparence dans les chiffres et de responsabilité dans la gestion. Oublier cela, c’est, de l’avis même de plusieurs musulmans, s’exposer à terme à une situation explosive. Elargissons notre horizon temporel ! La lutte contre la xénophobie est à ce prix.

(1) Centre pour l’Egalité des Chances : "Rapport statistique et démographique 2008"

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