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Opinion Coopération
L’Union europ éenne perd-elle l’Afri que ?
Mis en ligne le 13/01/2010
La "conquête" de l’Afrique, un continent riche en matières premières, constitue, en ce début de XXIe siècle, un enjeu majeur. Il est au cœur d’un jeu d’influence sans cesse plus agressif et ce, souvent, au détriment des pays africains eux-mêmes. En effet, des pays tels que les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil, les pays du Golfe ou, plus encore, la Chine ont accru leur présence dans ce qui constituait, il y a peu encore, le "pré carré historique" européen.
Face à cette nouvelle distribution des cartes, l’Union européenne tente d’exister. Actuellement, les relations entre l’UE et le continent sont déterminées par un partenariat stratégique, conclu en décembre 2007 à l’occasion du sommet de Lisbonne. Ce sommet définit huit domaines et partenariats prioritaires de coopération dont la paix et la sécurité; la gouvernance démocratique et les droits de l’homme; les infrastructures, le commerce et l’intégration régionale; le développement et l’énergie. Lors de ce sommet, a également été approuvé le 10e Fonds européen de développement conclu avec 31 pays d’Afrique subsaharienne. Ce fonds prévoit 8 milliards d’euros pour la période allant de 2008 à 2013. L’UE participe également à des missions militaires et de police, ainsi que des missions de prévention et de gestion. L’Union européenne est également fortement présente diplomatiquement dans la résolution des crises. Elle demeure le premier partenaire commercial de l’Afrique devant les Chinois et les Américains.
Si, sur le papier, l’UE semble mettre en œuvre une politique cohérente sur le long terme, la réalité sur le terrain se révèle plus complexe. Au vrai, la stratégie de l’UE pourrait être améliorée sur un grand nombre de points.
Quelques exemples non exhaustifs illustreront notre propos. En premier lieu, il convient de constater que la politique de l’UE passe avant tout par ses Etats membres. Or, ces derniers sont plus préoccupés par l’intérêt national que celui de l’UE. Sur le terrain, on observe, par conséquent, un manque de coordination criant entre les chancelleries nationales européennes. La rivalité entre Britanniques et Français (fondée sur la concurrence économique, mais également culturelle : francophonie versus Commonwealth) dans la région des Grands Lacs en est un bel exemple.
En second lieu, une révision de la coopération au développement s’impose. Celle-ci souffre, en effet, d’un manque de vision, il lui manque tout à la fois le pragmatisme et la souplesse nécessaire (notamment en matière d’obtention de crédits). Les freins administratifs et autres lourdeurs bureaucratiques font florès, sans parler des projets dénués d’avenir, dès leur conception. A ce titre, est-il, par exemple, logique de soutenir des projets agricoles alors que les paysans ne se voient pas offrir la possibilité de vendre leurs produits, faute d’infrastructures et de moyens de transport ? L’efficacité de l’aide pose encore un énorme problème en raison de son hyperfragmentation et des gaspillages dont elle est victime. En novembre 2009, Karel De Gucht appela les Etats membres à mieux coopérer, afin d’éviter une gabegie de pas moins de 3 milliards d’euros (!). Les conclusions de l’étude préliminaire "Aid Effectiveness : Benefits of a European Approach", parue fin 2009 et sur laquelle s’appuyait K. De Gucht, dénonçaient, entre autres, un manque de management, des surcouts en matière de consultance (dont les montants étaient estimés entre 1,3 et 3 milliards de dollars par an pour 22 000 nouveaux projets approuvés en 2007), ainsi qu’une trop grande fragmentation de l’aide (40 à 50 000 projets pour 2007).
En troisième lieu, il convient de nous interroger sur la réelle prise en compte, par les acteurs européens, des us, traditions et modalités d’organisation des Etats africains. Nombreux sont encore les pays de ce continent où les structures restent fondées sur une lecture clanique ou ethnique tant des rapports interpersonnels que des relations institutionnelles. Il est dès lors indispensable d’apprendre à mieux connaitre les subtilités des systèmes, coutumes et protagonistes, sans oublier l’histoire et les équilibres ethniques et religieux.
En quatrième lieu, nous ne pouvons passer sous silence le fait que de nombreux pays africains continuent à être caractérisés par une mauvaise gouvernance. Les décisions y sont souvent le fruit d’un mode de redistribution fondé sur des logiques tribales ou ethniques. La corruption y est, par ailleurs, un phénomène notoire.
Mais les critiques émanant de la Commission européenne, quoi que justifiées, risquent de se révéler contre-productives. L’arrivée de puissances comme la Chine, l’Inde ou le Brésil donnent aux Etats africains des opportunités et des options supplémentaires. Or, l’UE ne pourra se faire entendre que si elle continue à être présente sur le terrain. D’autant plus que demander aux pays africains d’appliquer la bonne gouvernance en la conditionnant à l’aide publique demande à être revu non pas dans l’objectif final, mais dans sa méthode. En effet, comment exiger des Etats qui n’ont jamais connu la bonne gouvernance, des résultats de court terme. La bonne gouvernance est un cheminement sur la longue durée. L’établissement d’une bonne gouvernance puise dans l’histoire des institutions politiques de l’Occident qui se sont formées, progressivement. Nos formes centralisées, décentralisées, fédérales, etc. résultent de concepts politiques et institutionnels hérités du droit romain, du nouvel essor de l’Occident durant la renaissance et, surtout, des efforts de centralisation et de contrôle politique des Etats européens à partir du XVIe siècle. Tout un processus que l’Afrique n’a pas connu. Un pays ne saurait, en outre, sortir du "système" de la corruption, de l’économie informelle si on ne lui donne pas les outils de son développement. C’est un travail de longue haleine, qui exige une vision sur le long terme. De plus, peut-on réellement poser des exigences en matière de bonne gouvernance, alors même que nous nous évertuons à ne pas relever les pratiques de certaines multinationales, impliquées (in)directement dans différents trafics de matières premières.
Aussi, si l’UE souhaite faire progresser les Etats d’Afrique sur le chemin de la bonne gouvernance, tout en garantissant ses intérêts géoéconomiques et géostratégiques (car il s’agit avant tout de cela), elle se doit de placer l’accent sur l’"IEISS" : infrastructures, éducation, institutions, stabilité et sécurité. Les infrastructures forment les artères du commerce. Sans le développement des routes, des ports, aéroports, et la constitution d’un arrière-pays consommateur, il est très difficile de développer l’économie d’un pays. L’éducation est un second chantier prioritaire, car c’est elle qui forme les élites, les entrepreneurs, mais également la main-d’œuvre qualifiée. Il suffit de voir ce qu’est devenue l’université de Lubumbashi pour se rendre compte de la difficulté de former des universitaires. Pas un occidental ne voudrait ou ne pourrait étudier dans les conditions qui y sont en vigueur.
Sur le plan institutionnel, l’UE doit impérativement réformer les armées, la police et la fonction publique, notamment à travers l’établissement de salaires décents, de moyens logistiques, la dispense de formations de qualité et l’établissement d’un suivi, aujourd’hui totalement absent. Enfin, il faut parvenir à stabiliser et sécuriser un pays. Si nous parvenons à avancer dans ces cinq domaines, nous pourrons nous diriger vers la bonne gouvernance à long terme. Croire que l’on peut d’abord conditionner toute aide à la bonne gouvernance est une chimère.
En définitive, il est grand que temps que l’UE et surtout ses Etats membres, repensent leurs politiques envers l’Afrique, afin que celles-ci collent plus aux réalités du terrain et non à celles de Bruxelles. Car, aujourd’hui, l’avenir de l’Afrique est asiatique.
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