La Libre.be > Débats > Opinions > Article
Enseignement
Comprendre le pourquoi des choses
P. Godin et H. Bouillon UCL, didactique des langues modernes
Mis en ligne le 01/02/2010
Tout particulièrement depuis que la "Pédagogie" par compétences (PPC) a été "décrétée" dans l’enseignement, nombreux sont les enseignants du secondaire francophone qui ont réclamé de leurs vœux les plus chers une attitude ouverte et tolérante de la part "de la hiérarchie", mais qui ont bien dû constater dans le quotidien de leurs cours qu’on leur a opposé une fin de non-recevoir et qu’on veut de plus en plus leur imposer une démarche prescriptive et (souvent même) dogmatique. Goethe avait déjà dit que toute bonne éducation devait donner à l’élève des racines et des ailes. Aurait-on peur chez nous de certains envols ?
Nous craignons, en effet, qu’une grave confusion se soit progressivement installée entre l’instruction et l’apprentissage. A nos yeux, la fonction "basique" de l’école, c’est d’instruire, alors que l’apprentissage se fait partout. Parce que vivre, c’est apprendre. Apprendre à marcher, à balbutier ses premiers mots, à rouler à vélo, à respecter les règles familiales et sociales, à utiliser un ordinateur, à télécharger un film, à construire une tour avec des briques Lego, un meuble Ikea, un appentis en blocs Ytong.
La scolarité est aussi limitée dans le temps, alors qu’on apprend toute sa vie. Mettre la formation scolaire (ou "académique", comme disent les anglo-saxons) sur le même pied que l’apprentissage, c’est prendre des vessies pour des lanternes. Vouloir faire de l’école le "temple de l’apprentissage", c’est ignorer deux millions d’années (et des poussières) depuis l’homo habilis; aussi, le monde politique a-t-il gravement tort d’exiger de l’école "obligatoire" ce qu’elle ne peut donner, à savoir une formation qui serait à la fois intellectuelle, mais aussi civique, humaniste, sexuelle, sociale, morale et on en passe : apprendre à respecter l’environnement, à "sortir couvert", à dépister les loups sous des déguisements de moutons, à éviter de conduire "sous influence", de s’épancher sur Facebook ou encore de construire des châteaux en Espagne.
Le rôle de l’école, c’est de "scolariser", comme on disait autrefois; c’est-à-dire apporter le bagage théorique nécessaire pour avoir une meilleure compréhension du monde. Celui d’aujourd’hui, sachant que demain nous réserve de toute façon des surprises que (par définition) nous ne pouvons prévoir. L’école s’attaque au pourquoi des choses et montre que les apparences sont trompeuses; l’école démonte les systèmes et explique pourquoi telle cause donnera (probablement ou surement) tel effet. Ou précisément pas. L’école offre le bagage théorique qui sous-tend les applications de la vie de tous les jours. L’école ne s’occupe pas de rendements. Elle donne les fondements culturels que la vie ne peut donner. L’école explique comment "hier" joue un rôle pour comprendre "aujourd’hui". L’école invite à prendre du recul, à prendre distance par rapport aux faits pour mieux les voir. L’école aide à penser en homme ou femme libre ou du moins libéré(e). Sa tâche ne peut être assumée par "la rue" qu’à de rares exceptions près. Alors, vouloir que l’école transmette des "compétences" fonctionnelles, pratico-pratiques, utilisables tout de suite, ici et maintenant, et surtout dès qu’on a quitté "les murs d’enceinte", c’est nier sa fonction première, c’est nier sa raison d’être.
Ne cherchez pas plus loin la raison du mal-être des enseignants : on leur demande de faire ce qu’ils n’ont pas été préparés à faire, n’ont pas choisi de faire, ne veulent pas faire. Sans oublier qu’on tend à nier leur expertise, voire à la dénigrer, quand on ne la décrète pas obsolète. Les enseignants sont les ingénieurs de la formation et on les oblige à se comporter comme des ouvriers qualifiés : on leur demande de transmettre des "trucs", des recettes, des techniques, des savoir-faire, que les élèves doivent pouvoir utiliser en rentrant chez eux, avec leurs copains ou derrière leurs ordinateurs.
Comment voulez-vous que les élèves aient du respect pour leurs enseignants ? D’un point de vue pratique, ils en savent parfois autant, sinon plus, que leurs "maitres". Et au besoin, ils trouveront la solution sur le net. Mais là n’est précisément pas la question. Les "maitres" sont irremplaçables parce qu’ils sont les guides qui savent d’où on part, où on va et quel est le meilleur chemin entre les deux. Ils l’ont parcouru tant et tant de fois. Sous leur guidance, on arrive à comprendre d’où on vient et où on va, à comprendre le "pourquoi" des choses. "Comprendre ? ! Vous avez dit comprendre ? Comme c’est étrange. Et ça sert à quoi ?"
Le rire "communicatif" du...
François Fillon à Bruxelles
Le trophée de l'Euro 2012 se...
Il saute d'un hélicoptère...